Accueil Pertu
Lactorate
1. Paul Lasseran
2. Saint Clair >
3. Vieux ménestrel
4. Tauropole
5. Tauropole 2
6. Fossé
7. Princesse
8. Aventurier
9. Ulysse Pic
10. Montmorency
11. Montmorency 2
12. Donnia Italia
13. Lacarry
14. Malus
15. Optimiste
16. Violette
17. Photo !
18. Fils à papa
19. Bourreau
20. Grands

Questions & commentaires ?

Biblio :

J.-M. Bénac, Saint Clair, évêque et martyr, apôtre d'Albi, de Cologne, d'Aquitaine, de Saint-Clar et de Lectoure, Auch, Cocharaux, 1917


Ch. Biermann, Translation solennelle des reliques de Saint Clair à Lectoure, Auch, Librairie catholique de E. Falières, 1858

Saint Clair : pas si clair…

Saint Clair (deuxième panneau, le beau blond, en évêque réglementaire) et ses compagnons, saint Géronce (ou Girons) et saint Sever, saint Justin et saint Polycarpe, un saint Jean et saint Babyle, vitrail de la cathédrale, avec un panoramique de la ville de Lectoure un peu déstructuré.

Nous vivons une époque trouble où chaque jour nous ne nous sentons plus chez nous. Notre vieille civilisation chrétienne tremble sur ses bases. C'est pourquoi il me paraît opportun de revenir aux sources, au bon vieux temps de nos ancêtres les Gaulois.

   Nos ancêtres les Gallo-Romains, puisque nous autres, Lactorates, avons accueilli les Romains à bras ouverts, tandis que nos voisins plus glorieux prenaient les armes et se faisaient trucider. Vercingétorix, cet Auvergnat, on ne connaissait même pas. La Gaule, une et indivisible, la Gaule éternelle avec ses racines païennes, c'était déjà du rêve. Alors on nous traite encore, çà et là, de collabos. De Kollabos, pour être plus explicite, si vous n'avez pas saisi l'allusion. Mais, en ce temps-là, nous n'avions pas de Juifs sous la main à livrer, ni quoi que ce soit qui en tînt lieu, et d'ailleurs ils ne nous demandaient rien, et nous n'avons pas à rougir de quoi que ce soit. Il me semble. Et attention, je ne m'implique pas trop non plus dans ce nous collectif, nous avons fait aussi des bêtises que je réprouve.

   Bref, un beau jour nous arrivent des types aux longues barbes, aux visages empreints de gravité mais rayonnants d'une lumière intérieure qui saisit tous ceux qui les rencontrent, pas la peine de vous faire un dessin, des saints, voilà qui ils étaient, des saints en devenir bien sûr. En premier, Clair. Il a beaucoup voyagé : de Rome il est venu en Gaule, s'est arrêté à Albi où il a commencé à faire quelques miracles, il a prêché aux gens la bonne religion, la sienne, celle du Christ. Il est devenu, s'il ne l'était déjà, l'évêque d'Albi. Puis, estimant qu'il avait suffisamment travaillé à Albi, il est parti évangéliser ailleurs. Il est allé, nous disent les Bollandistes (les Bollandistes sont des spécialistes, depuis des siècles ils écrivent les vies des saints), il est allé à Cologne, puis à Lactora. Attendez, disent ceux qui connaissent leur géographie en gros, passer par Cologne, ça fait un sacré détour pour aller d'Albi à Lectoure. Ignorants que vous êtes, dit Monsieur l'Abbé J.-M. Bénac, vicaire général d'Auch, auteur des Saints du diocèse d'Auch, ignorants, Cologne, ce n'est pas la ville allemande, c'est le nom romain d'Albi, Colonia Alba. D'où la confusion avec la ville rhénane. En vérité, c'est simplement Cologne-du-Gers, où, preuve, le culte de saint Clair est florissant. Ah bon d'accord, dites-vous en respirant. Pas de doute, c'est sur le chemin.

   Bon, d'accord. Mais on me dit par ailleurs que Cologne du Gers est une bastide, c'est-à-dire une ville créée de toutes pièces au XIIIe ou XIVe siècle, bien après le passage de nos aspirants saints, et qu'on l'a baptisée ainsi parce que c'était la mode de donner aux bastides des noms de grandes villes, comme Cologne en Allemagne, comme Florence pour Fleurance, Barcelone pour Barcelonne-du-Gers, Valence pour Valence-sur-Baïse, etc. Peut-être, quand même, une petite Colonia de rien du tout ? Des clous ! Ce qu'on appelait colonia, c'était une colonie, titre important parce que le citoyen d'une colonia était citoyen romain, la grande classe, et que même Lactora aurait bien voulu être colonia mais n'a jamais réussi. Alors le petit bled inconnu, non. Malin, l'abbé Bénac, qui élimine Colonia Alba pour la remplacer par une Cologne qui n'existait pas encore. Il dit que Clair emprunta la voie romaine de Toulouse, Tolosa, à Lactora, et qu'il fit deux étapes, une, donc, à Cologne, et l'autre à Saint-Clar qui ne s'appelait pas encore Saint-Clar, mais qui prit son nom après son passage. Même remarque que précédemment, ladite Saint-Clar est aussi une bastide fondée au Moyen Âge. Là où Saint-Clar prend l'avantage sur Cologne, c'est qu'elle est bien située sur la via Tolosa-Lactora, ce qui n'est pas le cas de Cologne (que je sache, mais je ne sais pas tout).

   Après, le scénario classique, Clair prêche, on le laisse prêcher, un Dieu de plus ou de moins, ce n'est pas un problème, on en a tellement, on lui trouvera bien une place. Mais le problème avec les chrétiens, c'est qu'ils veulent l'exclusivité, un seul Dieu, pas les autres. Et Dieu sait, ou Dieux savent, qu'on est religieux à Lactora, même si le culte de Cybèle, avec ses rituels sanglants et ses tauroboles (oui, on en reparlera), est selon les dates, pas encore arrivé, ou bien définitivement passé de mode, n'empêche qu'il y en a plein, des temples, en haut de la colline. Clair refuse de sacrifier aux autres dieux, ça finit toujours comme ça, on lui coupe la tête. Tout le monde sait où, là où il y a la croix, à l'endroit qui s'appelle Saint-Clair, là où il n'y avait pas encore ce grand rempart, mais qu'est-ce qu'il y avait alors, cet endroit de Lectoure est peut-être celui qui a été le plus bouleversé au cours des siècles, et comment la mémoire collective a pu se maintenir pour dire c'est ici, et pas ailleurs, vous n'imaginez pas le casse-tête que représente cette question pour quelqu'un qui est censé faire des images.

   Je vous la fais courte, les restes de saint Clair, puisque c'est évident que c'est un saint, et il y a aussi Babyle, saint Babyle, Bébel ou Babel, non, pas Babybel, son compagnon (quand les saints ont des compagnons, c'est en tout bien tout honneur, évidemment), bref les reliques sont soigneusement conservées dans les premières églises lactorates. Puis quand arrivent les temps troublés (parce que jusque-là, les temps n'étaient pas troublés) des invasions barbares, on va mettre les reliques à l'abri à Bordeaux, où elles restent très, très longtemps, dans l'église Sainte-Eulalie. En 1700, on fait un premier prélèvement pour la cathédrale d'Albi, qui veut des reliques de son premier évêque. Et en 1858, ce qu'il en reste (j'imagine) est transféré solennellement et en grande pompe à Lectoure. Nous voilà donc sous la protection bienveillante et pas rancunière de celui que nous avons coupé en deux (certes, pas les mêmes nous). Et puis Saint-Clar, au même moment, eut droit aussi à sa part des reliques. Voilà qui devrait clore le débat, s'il y avait un débat.

   C'était un long préambule pour revenir au début de l'histoire. Avant d'être à Rome, et d'y voir le pape… Quel pape, au fait ? Anaclet ? Sirice ? Les traditions et les sources se mélangent un peu les pinceaux. On n'est pas d'accord sur les dates, entre le Ier, le IVe, voire le Ve siècle… et d'y voir le pape, disais-je, on nous dit que Clair venait d'Afrique. C'est grand, l'Afrique. En ce temps-là, l'Afrique pouvait être l'Égypte, la Lybie, un des pays du Proche, voire du Moyen-Orient, que sais-je. Des évangélisateurs venus d'Afrique, on en a eu, prenez Saint-Affrique, en Aveyron : saint Africanus, Africain, passé auparavant par Saint-Gaudens. Enfin, quand même, un Africain qu'on appelle Clarus, Clair, ce n'était certainement pas son nom de naissance, c'est un nom qu'on lui a donné, peut-être avec de bonnes raisons, et peut-être pas. La bêtise et les plaisanteries racistes ne sont pas nées de la dernière pluie. Clair, un Africain, et pourquoi pas Boule de Neige ? Saint Boule de Neige. Plutôt sympa, il a dû dire OK, j'assume, je appelez-moi Clair et basta !

   D'accord, certains ont dit aussi qu'il venait de Grèce, comme le pape Anaclet. Mais d'autres disent qu'Anaclet n'est pas valable, pour des raisons d'anachronisme quelque part. On ne saura jamais. Les six compagnons de Clair, en tout cas ceux qui sont connus pour avoir été l'objet d'un culte, à savoir Sever, Girons, Babyle, sont mentionnés du IVe siècle, moins glorieux que du Ier siècle mais peut-être, en l'absence de preuve définitive, plus probable, et partis de Carthage (donc, en Afrique, ce qui ne veut pas dire qu'ils sont noirs) ensemble.

   Ce qui est amusant, le premier psychanalyste venu vous expliquera pourquoi, c'est que Clair s'est dirigé vers le blanc : Albi, avec quelques détours, vient de albus, blanc. Passons cette hypothétique Colonia dite quand même Alba : blanche. Et arrivons à Lactora, nom que les plus savants toponymistes ne nous ont pas expliqué, vieux nom celtibère (donc, ni celte, ni ibère) sans doute compliqué que les Romains ont dû trouver plus facile de prononcer Lactora parce que la blancheur des falaises calcaires leur rappelait le lait, lac, lactis (après tout, il y a bien Terraube, terra alba, terre blanche, pas loin. Et des cas avérés de toponymes locaux avec une signification, qui ont été récupérés avec une signification différente).

   J'aime bien cette idée que la religion fondatrice de notre civilisation nous ait été apportée par un Noir, par un Black, un migrant venu de là-bas. Enfin, rassurez-vous, ce n'est pas certain. Clair n'a peut-être jamais existé. Mis à part le fait que j'ai trouvé mes informations quelque part, cela n'en garantit pas la justesse, et quant à mes interprétations et distorsions, elles n'ont rien de scientifique.

C'est clair, n'est-ce pas❦