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Questions & commentaires ?

Bibliographie :

Georges Fabre, Pierre Sillières, Inscriptions latines d'Aquitaine (ILA), Ausonius, Bordeaux, 2000, 254 pages


Histoire de Lectoure, sous la direction de Maurice Bordes, Lectoure, 1972


Sites et monuments du Lectourois, sous la direction de Maurice Bordes, Lectoure, 1974.


Deux siècles d'histoire de Lectoure (1780-1980), Syndicat d'initiative, Lectoure, 1981.


Jean-François Bladé, Contes populaires de la Gascogne, Paris, éditions Maisonneuve, 1886

 

Donnia Italia

C'était une Lactorate, une des premières dont on ait conservé un souvenir. Comme beaucoup de Lactorates d'aujourd'hui, elle ne l'était pas de souche, ce terme idiot (rappelons que traiter quelqu'un de souche, c'est le considérer comme un sombre abruti), elle venait simplement d'Italie, comme son nom l'indiquait : Donnia Italia. Rien de nouveau.

    Nous savons beaucoup de choses sur elle. Et tout, absolument tout, vient de ce bloc de marbre blanc qui se trouve au musée archéologique, lapidaire, Eugène-Camoreyt, ou Mary-Larrieu-Duler, (comme on voudra le nommer si d'aventure quelqu'un, ayant qualité pour, se décide à lui donner un nom officiel et à peu près définitif). Il fut sans doute trouvé en même temps que les autels tauroboliques, et comme eux encastré dans les piliers de l'ancienne halle.

    C'est fou ce que les pierres peuvent raconter, des fois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Épitaphe de Donnia Italia (CIL XIII,-530) ; musée Eugène-Camoreyt de Lectoure.

Wikimedia Commons ©Morburre

      Lisons : en haut, DIM, abréviation de Dis Inferis ou Infernis manibus, aus dieux Mânes (d'en bas, ou infernaux), invocation plus ou moins habituelle pour les épitaphes. Et dessous : NON FUI . FUI. MEMINI. NON SUM. NON CURO : Je n'étais pas. J'ai été. Je me souviens. Je ne suis plus. Je ne m'en soucie pas. Et après, la signature : DONNIA ITALIA. ANNORUM XX. HIC QUIESCO. SMINTHIUS ET DONNIA CALLISTE L. PIISSIMAE. Donnia Italia, âgée de vingt ans, je repose ici, Sminthius et Donnia Calliste, à leur affranchie très respectueuse.

    C'est peu de chose, dira-t-on. Mais les noms parlent, à ceux qui les connaissent : la petite Donnia porte le nom de sa maîtresse, et un surnom qui est le nom de son pays d'origine. C'est donc une esclave affranchie et manifestement aimée, sans quoi on ne lui aurait pas fait une si jolie épitaphe. Pour ce qui est de la patronne, Donnia est un nom d'origine celtique qui peut venir du nord de l'Italie, et Calliste qui est un nom grec. Sminthius, qui n'a que ce nom, et encore abrégé, un nom rare dans l'Aquitaine de son temps, n'est donc pas un citoyen à part entière, mais soit un esclave, soit un affranchi de Donnia Calliste, et il y en a même qui ont pensé qu'entre lui et Donnia Calliste, il aurait pu y avoir une union illégitime. Mais s'il vous plaît, ne cédons pas aux ragots. Sminthius est aussi le nom d'un prêtre qui célébra un taurobole en 176. Est-ce le même, on ne sait pas. Ce qui semble certain à nos spécialistes, c'est donc que ces gens n'étaient pas de purs produits du pays. Enfin, en presque vingt siècles, on peut les tenir pour naturalisés.

    On peut aussi briser le rêve. Rien n'est plus facile. On peut dire que la jolie formule n'est pas réservée au seul usage de la petite Donnia Italia, qu'on l'a vue ailleurs, et même sous la forme abrégée : NF.F.M.NS.NC., balancée comme ça, à la va-vite. Et pour rappeler qu'en ces temps reculés, on ne croyait pas à la vie éternelle : avant, le néant, et après, le néant. D'où le commentaire expéditif de monsieur Paul Marie Duval, dans La Vie quotidienne en Gaule, repris par René Cuzacq (que l'on aurait cru plus au fait des vieilles pierre lactorates) : épitaphe d'un incroyant lectourois aux temps gallo-romains (dans le Bulletin de la Société archéologique du Gers, 1er trimestre 1954, p 59).

La muse latine

    Nonobstant les empêcheurs de rêver en rond, il y en a un qui ne s'en est pas privé, de rêver, c'est notre Zéphyrin Jean-François Bladé (1827-1900), notre grand littérateur, collecteur des Contes de Gascogne, historien forcené de la Gascogne dans les parties les plus touffues et inextricables de son histoire, qui connaissait par cœur tout le contenu de ce fameux musée avant même qu'il n'existât officiellement. Très jeune, il avait déchiffré cette inscription et s'était pris de passion pour cette jeune fille d'un temps lointain. Il la voyait, il la comprenait, il la parait de toutes les vertus, elle lisait le latin, le grec ionien et le grec attique dans le texte : elle était sa muse latine. Il faut dire qu'il avait la muse facile : il avait aussi un muse populaire, mais ça, c'est une autre histoire.

    Loin, bien loin dans mes souvenirs, raconte Bladé dans la préface de ses Contes de Gascogne, je revois les jours de ma jeunesse, alors que j'allais déjà de la Muse classique à la Muse populaire. Ma Muse classique vivait au temps des empereurs de Rome païenne. On la nommait Donnia Italia. Il y a des siècles que ses cendres sont dispersées aux quatre vents du ciel. Mais le marbre qui parle d'elle n'a point péri. J'avais quinze ans. Un jour, à la mairie de Lectoure, je tâchais de déchiffrer quelques inscriptions gallo-romaines. Mon regard tomba sur un cippe jauni par le temps. (…)
    J'emportai le souvenir de l'inscription funèbre, et je m'en allai dans le jardin de mon père, où j'ai passé bien des heures d'étude et de rêverie. C'était un beau jardin, tout proche d'un couvent de Carmélites et d'un monastère désert de Cordeliers. En arrière, se dressait le haut et sombre manoir des sires de Pordéac. Du haut des vieux remparts, qu'avril tapissait de violiers jaunes, l'œil plongeait au loin sur les prairies, où le Gers paresseux se cache parmi les frênes et les peupliers, sur un étroit et frais vallon, où, de l'aube à la nuit, retentissent les battoirs et les chansons des lavandières. Les guêpes, les abeilles bourdonnantes, les papillons diaprés, voltigeaient sur les lavandes et les romarins en fleur. Les chardonnerets et les mésanges, chantaient, en bâtissant leurs nids, dans les hautes branches des cyprès. Tout au fond, parmi les houx d'un vert lustré, les merles, mis en joie par les tièdes ondées du printemps, jetaient aux airs leur chanson agreste et moqueuse.
    C'était là que j'allais tous les soirs, rêver de Donnia Italia, dans la lumière élyséenne des nuits d'été. Le marbre funèbre me disait qu'elle était jeune. Sans doute, elle était belle aussi, et noble de cœur, malgré la servitude originelle. Les maîtres pieux, qui l'aimaient comme leur fille adoptive, et qui gardèrent sa mémoire, avaient nourri son esprit des chefs-d'œuvre de la sagesse et de la poésie païennes. Donnia Italia lisait Homère dans le dialecte de l'Ionie, Platon dans celui de l'Attique. Virgile et Tibulle, avaient parlé d'amour à la vierge morte avant l'heure des justes noces.
    Un soir, j'écoutais dans le jardin la cloche des Carmélites sonner l'office de dix heures. Le silence se fit, et je vis distinctement, sur la terrasse, l'ombre de Donnia Italia. Elle venait à moi, grave et fière, dans son péplum de laine blanche, le front ceint d'une couronne de verveine. L'ombre silencieuse me regarda fixement dans les yeux, et partit.
    Chaque nuit, je revis ainsi Donnia Italia, dans son altière beauté. Par elle, mon esprit s'ouvrait aux choses du monde antique. Pourtant, j'avais peur de ma maîtresse ; et elle lisait en moi que je ne me donnais pas tout entier.
    Un soir d'octobre, j'étais seul au fond du jardin. Dans la campagne, les chiens aboyaient au loin sous la lune pâle ; et les cyprès balançaient leurs hautes cimes au vent d'automne. Je me disais : « Donnia Italia, la païenne, est morte sans croire à ses Dieux. Elle a voulu s'endormir dans le néant. Les stoïciens l'ont couronnée de roses. Ils l'ont portée sur le bûcher ; et ils ont jeté ses cendres dans l'urne, sans promesse d'immortalité. »
    Alors, je relevai la tête. Donnia Italia me regardait. Elle partit, et je ne l'ai revue jamais, jamais. Ainsi finit mon rêve❦