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Questions & commentaires ?


Bibliographie :

Eugène Camoreyt, L'emplacement de l'oppidum des Sotiates, appendices : Plan de Lectoure, Revue de Gascogne, 1883, T. 24


*Georges Fabre, Pierre Sillières, Inscriptions latines d'Aquitaine (ILA), Ausonius, Bordeaux, 2000, 254 pages


**Dissertation sur divers monuments, coutumes, dénominations et usages anciens de l'ancienne cité des Sotiates, par le vicomte de Métivier, annotée par J. Momméja, Revue de l'Agenais, t. 39, p 124, 1912

 

Du bon côté du fossé

C'est bien connu, j'ai toujours été dans les marges. Pas tellement les marges des cahiers, en tant que gribouilleur de petits dessins, comme le veut la tradition et le cliché, les marges des cahiers étaient bien trop exiguës. Mais jamais en plein dans quelque chose, plutôt toujours à côté, ou entre deux. Le cul entre deux chaises. Ni citadin, ni campagnard.

   Je suis né au Faubourg. Lectoure n'est pas une si grande ville qu'il lui faille avoir des faubourgs, un seul lui suffisait pourvu qu'on lui mît une majuscule : le Faubourg. Avoir un Faubourg justifie assez que Lectoure soit une ville à part entière, et non un « village » comme on peut le voir de plus en plus, terme attribué sans réfléchir par des touristes hâtifs peu au courant, ou même par des néo-habitants en rupture de grandes métropoles. Puis, sans cesser d'être du Faubourg, j'ai habité en ville, avec ce privilège exorbitant d'être le seul « villageois » (c'est l'adjectif qu'on employait, par pure concession) à figurer déguisé en n'importe quoi, à chaque fête du Faubourg.

   Le faubourg, ou lo barri, lou barri. Quand les villes étaient défendues par des fossés, des valats ou barats, le barri était la partie de la ville qui s'étendait au-delà du fossé. Ce qui ne l'empêchait pas de se mettre à l'abri d'un nouveau fossé. Un fossé, ce n'est pas un obstacle énorme, mais c'est déjà une défense : si vous voulez le franchir, il faut y descendre, se retrouver dans l'eau, et remonter. Si vous avez la concience tranquille et des intentions pacifiques, vous avez à franchir un pont ou une passerelle et passer sous le contrôle des gens qu'on a placés là à cet effet.

Extrait du plan de Lactora par Eugène Camoreyt : il n'a pas mégoté sur l'importance de ce fossé (en jaune)

   Bref, c'est en lisant l'ouvrage de Georges Fabre et Pierre Sillières, Inscriptions latines d'Aquitaine*, consacré à Lactora, que j'ai appris l'existence du fossé qui interdisait l'entrée du Faubourg dès l'époque gallo-romaine. Quand on connaît la topographie des lieux comme vous, ô très hypothétique lecteur, on se dit que oui, ce fossé ne pouvait être que là. À cet endroit le terrain descend de chaque côté, vers le Sud et vers le Nord, et la route antique, celle de Toulouse-Tolosa, passait ici (la route d'Agen, c'était celle qu'on a connue comme « la romaine », qui longeait le Gers). C'est de là que partent, avec un petit décalage, le chemin du Couloumé au Nord, le chemin de la Hune au Sud. Le fossé était creusé en travers de l'actuelle nationale, au niveau du chemin du Couloumé, aujourd'hui avenue Jacques-Descamps.

   Je l'ai bien connu, ce fossé, enfin que qu'il en restait. C'est ce que je me suis dit en voyant le plan. Celui qui l'a découvert, c'était Eugène Camoreyt (1841-1905), professeur de dessin, archéologue amateur et fondateur du musée de Lectoure. Comment a-t-il tiré cette conclusion, je ne sais pas. Apparemment, il a observé, et déduit qu'il y avait là « un double fossé, qui devait être renforcé d'un talus, et peut-être d'une palissade » (G. Fabre & P. Sillières*). Il faudrait que les Carnets d'Eugène Camoreyt soient accessibles.

   Il semblerait que Camoreyt ait découvert ce fameux fossé à point nommé pour étayer sa théorie sur Lectoure, oppidum des Sotiates. On sait que César a raconté comment son lieutenant Crassus s'empara, de haute lutte, de cette forteresse défendue par le vaillant peuple des Sotiates, notamment grâce au génie de ses ingénieurs qui purent franchir un énorme fossé défensif en creusant par-dessous. Ce fossé était donc une preuve. Hélas, de mauvais coucheurs** ont vite réduit à néant l'hypothèse de Camoreyt. On ne pouvait pas confondre les Sotiates avec les Lactorates, et le fameux oppidum était naturellement à Sos, Lot-et-Garonne. Le fossé lactorate est même tourné en dérision, on argue qu'il ne mesurait pas plus de cinq mètres de largeur, sur deux de profondeur, et que les ingénieurs romains s'en seraient souciés comme d'une guigne pour passer par-dessus, et qu'ils n'auraient d'ailleurs pas pu creuser le roc, tandis qu'à Sos le sol était plus malléable.

   Bon, il n'empêche que, creusé dans l'Antiquité ou au Moyen Âge, ce fossé était là.

   Je suis né dans la maison, à l'angle du chemin de la Hune, où habitaient mes grands-parents et où mon grand-père avait sa boulangerie. La maison existe toujours, mais d'autres ont poussé à côté et ont un peu changé la physionomie des lieux. À côté de la maison, c'étaient des prés, des champs, des haies où poussaient mûres, prunelles, agrassons (les groseilles à maquereaux) et pains d'oiseaux (je ne sais pas ce que c'est — petites baies rouges avec une peau dure, un noyau, et entre les deux une chair farineuse et insipide, mais personne n'en a mangé autant que moi).

   Bref. À côté de la maison, zone interdite défendue par une végétation épaisse, au fond d'un trou aux pentes glissantes, une mare verdâtre où coassaient des grenouilles. Par l'espèce de rampe qui en autorisait l'accès, mes deux oncles, dans leur jeunesse, avaient entrepris d'en enlever la vase, au moyen d'une brouette où l'un s'attelait avec les harnais du cheval, l'autre poussant sur les brancards ; le temps de constater que le fond, sous la couche de terre, était creusé dans le roc, formant comme un mur.

   Le reste du fossé qui défendait l'entrée de Lactora.

   Je ne savais pas alors que je vivais à côté d'un potentiel monument historique, et personne de ma famille ne le savait non plus. L'eussions-nous su, nous serions-nous sentis plus rassurés d'être du bon côté du fossé ?

   Mes grands-parents ont quitté la maison, qui a été vendue, et la mare, ni classée ni inscrite, a été comblée, et Lectoure est devenue ville ouverte.

   Ainsi va l'Histoire, au détriment des grenouilles❦

  MàJ : 28 novembre 2016