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Questions & commentaires ?

Bibliographie

Deux siècles d'Histoire de Lectoure (1780-1980), Syndicat d'initiative, Lectoure, 1981, p. 108 

Albert Verly, L'escadron des cent-gardes, Paul Ollendorff, Paris, 1894

 

 

 

Aux Grands Hommes…

Arnaud Ernest Junqua © Wikimedia commons

…c'est vrai que la Patrie n'est pas toujours reconnaissante, faute d'avoir pu les mettre en état de prouver leur grandeur. C'est aussi valable pour la nôtre, étroite patrie, comme l'appelait notre ami Zéphyrin. Nous avons eu au moins deux grands hommes, les Junqua.

    Arnaud Junqua, grand-père, est né en 1762. Il épouse Pétronille Broqua, et ils ont un fils prénommé Jean-Odé (Ode, Odet ?) qui ne fera pas une carrière notable, sinon épouser Cécile Belliard, la fille de Jeanne Lannes et donc la nièce de Jean Lannes, le maréchal. Arnaud Junqua, homme de loi à la sénéchaussée et présidial d'Armagnac, se retrouve maire de Lectoure, et nommé en 1800 premier sous-préfet de Lectoure, à la création de cette institution, et c'est tout à son honneur : on lui reconnaît les qualités pour cela, alors que des concurrents plus prestigieux, des plus riches et des plus nobles qui ont réussi à passer entre les mailles du filet révolutionnaire, sont en lice. Le sous-préfet Junqua, exemple du fonctionnaire zélé, mène ses affaires avec rigueur et ne plaisante pas. Quand on est chargé de maintenir l'ordre dans cette période post-révolutionnaire, de faire rentrer les impôts et d'envoyer des conscrits à la guerre, on ne peut pas s'attendre à être très populaire, mais il s'en tire honorablement. Sa haute taille, près de deux mètres, en impose à ceux qui seraient tentés de discuter. Il reste en poste jusqu'en 1814.

    Quant au petit, le fils de Jean-Ode et de Cécile, Arnaud Ernest, il n'est pas petit très longtemps. Il est né le 16 février 1816. Il grandit vite et dépasse son grand-père (son père, on ne sait pas) en altitude, deux mètres quatre. Petit-neveu du brillant maréchal d'Empire, c'est naturellement dans les armes qu'il compte briller à son tour. Il entre dans la carrière en 1834, il est capitaine lorsque Louis-Napoléon Bonaparte accède à l'Empire. Tous les espoirs sont permis. Il sert dans les Carabiniers à cheval, puis le régiment des Cuirassiers de la Garde impériale. Sa belle prestance le rend décoratif et décoré. En tant qu'officier de la Garde impériale, il rend les honneurs lors des grandes manifestations où l'on reçoit les souverains étrangers. En 1855, c'est la jeune reine d'Angleterre, Victoria, qui vient pour l'inauguration de l'Exposition universelle de Paris. Dans l'escalier du palais des Tuileries (ou était-ce à Versailles ?), elle tombe en arrêt devant le capitaine Junqua en grande tenue, sabre au clair. « Oh, le bel officier ! » s'exclame-t-elle.

    Je suppose que l'officier en question, tenu à une immobilité de marbre, ne frémit pas d'un poil (comme les fameux horse guards britanniques, qui ne sont au fond que de pâles imitations). Mais en-dedans, comme il doit se décomposer ! se craqueler ! se liquéfier ! Victoria a trente-six ans, il en a trente-neuf. Si ce n'est pas une extraordinaire romance qui commence à infuser, qu'est-ce qu'il vous faut ? On verra par la suite comment Victoria ne quittera plus ses pensées. Je vois déjà les pourfendeurs de romance avancer une lippe désabusée : en 1855, Victoria avait déjà eu huit enfants, ayant seulement bénéficié pour le dernier du progrès moderne, l'anesthésie au chloroforme (malgré l'opposition des autorités ecclesiastiques, qui s'y connaissent toujours mieux que tout le monde en la matière). Bref, la reine Victoria était-elle si sexy que ça ? Mais dans les fastes d'une réception impériale, les lumières, et les grandes tenues, la question a-t-elle même un sens ?

    Arnaud Ernest touche sa première Légion d'honneur à cette époque, avant l'exclamation admirative de Victoria (il sera officier de la même Légion plus tard, en 1864). Il intègre ensuite le nouvel escadron des Cent-gardes, la version encore plus luxe de la Garde impériale, escadron d'élite affecté uniquement au service rapproché de l'Empereur, et il en est commandant en second après le capitaine Verly. Dans ses mémoires, Verly raconte que Junqua est un excellent camarade, toujours prêt à raconter une foule d'histoires, parfois vraies, plus souvent fausses, selon la nécessité du moment. Rien que de très naturel pour un Gascon, Lactorate de surcroît. En plus, le potentiel de séduction d'un Cent-garde touche au zénith. Tenus à une immobilité absolue pendant leur faction, ne devant saluer que l'Empereur (réjouissante fureur des généraux qui ne sont pas au courant !), leurs hautes bottes se remplissent de mots doux glissés par des dames du plus beau monde, enamourées et prêtes à tout.

    C'est là que j'aimerais vous raconter les fabuleuses aventures du capitaine Junqua à la conquête du Koh-i-Noor, le fabuleux diamant, qu'il compte bien offrir à la reine Victoria (en gage, n'en doutons pas, de son amour éternel et douloureusement impartagé, les États ont leurs raisons, etc.)… Pour ce qu'on peut en savoir officiellement, le diamant a été récupéré aux Indes par les Anglais, présenté à Victoria en 1850, puis retaillé pour améliorer sa brillance et intégré à la couronne, où il est toujours, à moins que, bien entendu, il y ait de sombres histoires de substitutions et de péripéties occultes dont seul le capitaine Junqua aurait gardé le secret.

    Voilà. Je vous ai tout dit. Je n'ai pas trouvé d'autres précisions sur cette quête, dont l'histoire officielle du Koh-i-Noor ne dit pas un mot. C'est un secret à jamais enfoui dans les rêves du capitaine Junqua.

    Avec tout ça, il ne connut pas la gloire des armes. Il était trop beau pour être exposé à la mitraille et aux boulets. Pendant qu'on guerroyait en Italie, en Autriche, en Crimée, et je ne sais où, l'escadron des Cent-gardes astiquait ses cuirasses et cirait ses bottes à Paris dans l'abnégation et le sacrifice.

    Ce n'est pas pour me vanter, mais j'ai un ami qui est un des meilleurs dessinateurs du monde et qui faisait son service militaire au mauvais moment, quand se déroulaient les zévénements d'Algérie. Il se trouve que ce garçon était tireur d'élite, comme il est dessinateur d'élite (si si, il y a un lien, dans le calme nécessaire et la précision implacable du geste). On ne fait pas des concours de dessinateurs d'élite, mais on faisait alors des concours de tireurs d'élite, et son régiment ne se résolut jamais à le lâcher pour l'envoyer dans le bled faire des cartons sur des cibles humaines alors qu'il était si bon dans les concours en métropole : les sentiers de la non-gloire.

    Pareil pour Arnaud Ernest Junqua, contraint de faire le beau Cent-garde jusqu'à l'âge de la retraite, faisant suivre son lit personnel dans ses déplacements, bien obligé. Vous le voyez en campagne, devant dormir en chien de fusil dans un lit de camp trop court ? Inimaginable, n'est-ce pas ? Lorsque les Prussiens envahissent la France, le capitaine Junqua ne pourra même pas s'offrir le luxe d'une ultime charge, sabre au clair, comme beaucoup de ses camarades : il est déjà à la retraite. Pour ce manque de gloire militaire, il a été privé de son article Wikipédia (sauf dans la Wikipédia anglophone qui est moins bégueule, peut-être grâce à Victoria).

    Faute de Victoria justement, il était resté célibataire, il se retira à Lectoure, rue Impériale, auprès de sa vieille maman et de deux domestiques, et il y mourut le 31 janvier 1893

  31 mai 2017. MàJ le 3 juin