Accueil Pertu
Lactorate
1. Paul Lasseran >
2. Saint Clair
3. Vieux ménestrel
4. Tauropole
5. Tauropole 2
6. Fossé
7. Princesse
8. Aventurier
9. Ulysse Pic
10. Montmorency
11. Montmorency 2
12. Donnia Italia
13. Lacarry
14. Malus
15. Optimiste
16. Violette
17. Photo !
18. Fils à papa
19. Bourreau
20. Grands

Questions & commentaires ?

Bibliographie :

Le Gers, dictionnaire biographique, de l'Antiquité à nos jours, sous la direction de Georges Courtès, Société archéologique et historique du Gers, 1999

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul Noël Lasseran

Paul Noël Lasseran est né en 1868, très probablement à l'actuel numéro 20 de l'actuelle rue des Frères-Danzas à Lectoure, où habitaient ses parents, Prosper Lasseran et Joséphine Courtès. Sources d'une foule d'informations, les recensements de la population de Lectoure entre 1866 et 1911 disponibles sur internet, mais seulement tous les cinq ans, ce qui laisse quelques trous à combler.

Prosper Lasseran

Prosper Lasseran est né au Faubourg, de père inconnu, le 6 juillet 1840. Joséphine devait être du Saint-Puy, car ils s'y sont mariés en 1863. En 1864 ou 1865, ils ont une fille, Noélie, qui ne vivra pas très longtemps. En 1868, ils ont donc Paul Noël, et en 1870, Raphaël.

Photographies, sauf mention contraire, Wikimedia Commons ©Morburre

   L'année de naissance de Paul, 1868, Prosper décore la façade de sa maison (qui est alors rue Notre-Dame avant d'être rue Porteneuve, puis des Frères-Danzas) en mode bourgeois, normal, c'est son métier, mais un peu original, normal, c'est un artiste : au-dessus de la porte d'entrée, un linteau sculpté avec une tête de personnage ricanant, au-dessus d'une espèce de niche rectangulaire qui semble obstruée par une grille informe encadrée de bois. À y regarder de plus près, ce sont des lamelles de métal disposées parallèlement, perpendiculairement au fond. Le fond est peint, les lamelles aussi. Selon l'angle où l'on regarde, on voit un côté des lamelles, ou l'autre, ou de face on ne voit que la tranche des lamelles mais on voit bien le fond. Et ainsi de la droite on lit P. LASSERAN (Prosper, donc, et pas Paul comme je l'ai cru longtemps). De face, au fond, des oiseaux et des feuillages encadrant l'inscription Nul n'est prophète dans son pays (jeune mais déjà désabusé). Et du côté gauche, autre chose dont je ne me souviens plus. La peinture s'est fanée et les lamelles sont tordues, dans quelque temps on ne distinguera plus rien. Une restauration s'imposerait, mais (soupir désabusé)…

   Tout en haut de la même maison, la fenêtre centrale s'orne d'un fronton sculpté avec moulures et rinceaux encadrant deux inscriptions latines : Sol lucet omnibus (le soleil luit pour tout le monde), ce qui ne mange pas de pain, et dessous Veni Vidi Vici, un peu plus énigmatique (Prosper est-il venu, qu'a-t-il vu, qu'a-t-il vaincu ?). Difficile de ne pas voir autre chose qu'un simple clin d'œil au style pompeux et vain des maisons bourgeoises que Prosper était chargé de décorer. Un échantillon de son savoir-faire, en quelque sorte, une vitrine.

   Prosper est sculpteur, il est aussi peintre. Il a été très tôt remarqué par Hippolyte Louis Duran, architecte diocésain qui a collaboré avec Viollet-le-Duc, auteur d'une foule d'églises néo-gothiques dont celles de Saint-Clar et de Plaisance, qui lui a inculqué quelques bases assez solides dans le style néo-gothique sans lequel, en ce temps, il n'y a point de salut. Il lui a peut-être aussi communiqué un esprit Beaux-Arts dans cette indépendance un peu frondeuse qui s'arrête là où le client passe commande (rien de nouveau sous ce soleil qui luit pour tout le monde). Prosper travaille dans les églises, la peinture religieuse est un marché assez porteur en cette moitié du XIXe siècle où l'on construit, reconstruit et restaure beaucoup d'églises. Une de ses réalisations remarquables est un Arbre de Jessé dans l'église Sainte-Candide de Jegun.

   Quelques années se passent. Prosper travaille pour l'église de Blaziert, sous sa casquette de sculpteur. Il doit réaliser un autel. Cela représente un bloc de pierre de cinq cents kilos, qui a été acheminé à Lectoure par le train. Le 14 novembre 1877, il en surveille le déchargement de près. De trop près, une fausse manœuvre, et le bloc de pierre tombe sur lui et l'écrase. Fin de la prospérité pour la famille (jeu de mots particulièrement déplacé, je sais, mais je n'allais pas le laisser passer) qui doit vendre ou en tout cas quitter la maison de la rue Notre-Dame pour s'installer rue Barbacane. Joséphine travaille comme modiste et les enfants grandissent.

Le peintre académicien

   Passons à Paul Noël. Peintre académicien, l'intitule le Lactorate Léo Barbé, dans l'article qu'il lui consacre dans la Revue de l'Agenais en 1992. Nous dirions peintre académique, dans le sens un peu pincé qu'on a donné à ce terme, ne sachant pas si Paul a été membre d'une quelconque académie, mais ne chipotons pas. Il marche sur les traces paternelles, c'est certain, mais je manque encore de précisions. À une certaine époque (entre deux recensements !), il part étudier en Italie, vraisemblablement à Rome. Et puis il revient au pays et dès lors il travaille comme peintre, peintre décorateur, artiste peintre. La frontière entre la peinture en bâtiment et la peinture d'art doit être assez perméable pour lui assurer une activité régulière. Raphaël le seconde, mais il n'arrivera pas au statut d'artiste, il se contente d'être peintre en bâtiment, avec une interruption de service militaire, ou d'engagement, dans les Zouaves d'Afrique, une période suffisante pour lui assurer un rayonnement durable à son retour à la mère patrie, où il sera aussi un des piliers de la Taverne du Bastion tenue par Albert Ferradou. Pourtant, il existe bien une œuvre signée de Raphaël (Raphaël Lasseran, pas l'autre, on ne peut pas s'y tromper), certes dans un piètre état : une peinture sur toile représentant Jeanne d'Arc entre la Religion et la Patrie, c'est écrit dessus. Il n'y a pas de date, disons que c'est un peu avant ou un peu après 1900. Le tableau était fait avec quatre châssis superposés, celui du bas est maintenant détaché des deux autres, celui du haut, avec un bout de l'auréole et le drapeau que tient Jeanne, esr porté disparu. Les trois-quarts restants sont visibles si on a la chance d'accéder à la tribune Sud de la cathédrale Saint-Gervais-et-Saint-Protais. J'ai le souvenir très vague, du temps où je me permettais de tribuler dans la cathédrale en toute impunité, d'avoir vu par là une signature Lasseran, sur un machin flottant que j'avais pris pour un bout de bannière. Je n'avais vu ni châssis, ni Jeanne d'Arc, ni ses deux copines un peu raides. J'avais peut-être mal regardé. Ou bien il y avait là un débarras de vieux Lasseran de toute manière démodés. À voir sur le site patrimoines.midipyrenees.com.

   Comme son père, Paul travaille beaucoup dans les églises. Les églises du Gers, et parfois plus loin. Sa réputation est bien établie. À Lectoure, il est quasiment peintre officiel municipal : si l'on n'a plus d'illustres à portraiturer, on a besoin d'arcs de triomphe et de monuments éphémères pour accueillir des personnalités avec la pompe nécessaire, on a besoin de bannières pour les processions et les fêtes religieuses, et de cartes publicitaires pour les commerçants. Il décore l'église Sainte-Blandine de Castet-Arrouy, plus tard celle de Goutz, construction néo-gothique dont l'intérieur est entièrement peint. En 1929, à la demande du curé de Bézian, il décore l'église Saint-André, assisté de Raphaël : deux anges à l'entrée du chœur, et dans le chœur lui-même deux grands panneaux : La rencontre et l'appel du Christ à deux frères pêcheurs (André et Pierre), et Saint Georges tuant le dragon. Pour Bassoues, il a peint sur toile La mort de saint Fris au mont Étendard*.

*Laurent Marsol, Patrimoine vivant du diocèse d'Auch, p 115

   Il restaure le plafond de la chapelle du Carmel de Lectoure, et il décore le petit théâtre de la ville, qui disparaît dans un incendie vers 1955 (un de mes plus vieux souvenirs, ce sont les tuyaux des pompiers qui serpentaient, innombrables, tout le long de la rue Nationale).

   Et il termine par l'église de Masseube, en 1933, où il meurt accidentellement, quasiment la palette à la main.

Le plafond de la chapelle du Carmel, Lectoure (1684), restauré par Paul Lasseran en 1889

   Son style serait sans beaucoup d'intéret, semblable à celui d'autres tâcherons de la décoration du temps, s'il n'y avait pas ce brin de naïveté et de fraîcheur (je sais, la naïveté a bon dos pour justifier l'amateurisme, mais celle-ci est de la vraie, un sens presque enfantin de la décoration qui révèle le vrai professionnel). Il y a encore des retardataires du bon goût, qui ont appris que l'art pompier ne méritait pas autre chose que se détourner en se bouchant le nez, comme d'autres vis-à-vis de l'Art-Déco, fatalement démodé à un certain moment avant de revenir en grâce. « Un réaménagement du XIXe siècle a enlevé tout intérêt à l'intérieur de l'église » balance Paul Mesplé* (qui est pourtant une pointure en cette fin du XXe siècle) à propos de Sainte-Blandine de Castet-Arrouy, aujourd'hui reconnue comme une des plus belles réalisations de Paul Lasseran.

*Paul Mesplé, L'église Sainte-Blandine de Castet-Arrouy, in Deux siècles d'Histoire de Lectoure (1780-1980), collectif, Syndicat d'initiative, Lectoure, 1981.

   Et bien entendu, il y a la Taverne, qu'il s'est chargé de décorer de grandes toiles, et de doter un de ses pavillons en planches d'un fronton allégorique, avec personnages, dont un chérubin (ou un diablotin ?) pédalant sur un petit vélo. Et qu'il fréquente aussi en tant que client.

La Taverne au temps des Lasseran, reproduction exécrable d'une carte postale Tapie, Lectoure

Le poète populaire

   La Taverne lui permet d'exercer un autre de ses talents, et non le moindre, celui de poète. Poète populaire, ajoute Léo Barbé dans le titre de son article. Lasseran rédige et publie une épopée en vers, La Taverne pendant la Guerre (1915), où il trace un portrait de tous les Lectourois qui peuplent cet établissement. Un certain nombre de notables pas encore complètement oubliés (mais presque), et une foule de petits artisans avec beaucoup de noms connus, et d'autres disparus. J'ai sous la main les deux premiers chants, qui auraient dû être suivis d'un troisième (annoncé en impression à la fin du deuxième), mais je ne sais pas s'il a paru.

Photographie J.-C. Pertuzé

Illustrations de La Taverne pendant la guerre

Chant I, dessin : l'amiral Boué de Lapeyrère

Laissez faire le Gaston, il faut lui donner du temps, / il ne retournera pas à Tulle / avant d'avoir noyé / les derniers bâtiments / de cette grande crapule.

(Tulle est la propriété lectouroise de l'amiral. Le Courbet, que commanda l'amiral, était depuis longtemps parti à la casse quand éclata la guerre)


Chant II, monuments en bois découpé et peint : statue de Jeanne d'Arc, élevée sur le Bastion, le 21 mai 1914


Monument au général Banel, devant sa maison natale, sur le boulevard qui porte son nom

(merci qui ? Merci Justin Maristou, auteur du portrait de la salle des illustres, en 1836)

Les recensements nous apprennent aussi qu'il y a une épouse, Jeanne Marie Féraud, et un premier fils, Bernard (1901), suivi par Raphaël (1902) puis Marie Antoinette (1905). Bernard a probablement disparu très vite, et quant aux autres je ne sais pas s'ils ont vécu à Lectoure. C'est fou tout ce que je ne sais pas❦