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Questions & commentaires ?

Bibliographie :


P. Puel, La Franc-Maçonnerie à Lectoure à la fin du XVIIIe siècle, BSAG 1909, p 189


 

 

Malus bonus

Alors on fait un jeu de mots calamiteux sur un nom, et puis on essaie laborieusement de le justifier après coup.

    Je ne pensais pas pouvoir vous parler de Joseph Marie Malus (oui, c'est comme ça qu'il s'appelle), parce que je manquais furieusement de matière à son sujet, pour les raisons objectives que je vais vous exposer ci-après. Et puis, ne reculant devant aucun défi, j'ai décidé de passer outre à mon indécision première. Donc, si ce n'est pas un chapitre très conséquent, c'en sera toujours un fragment, un petit bout en plus, un cadeau : un bonus, quoi. Et hop ! j'ai mon titre : Malus, bonus ! On peut aussi comprendre, plus simplement : le bon Malus.

    Joseph Marie Malus est né à Lectoure le 3 janvier 1747. Les Malus sont une vieille famille lactorate — la première, disait-on même, les autres sont arrivées après — dont on rencontre par-ci par-là divers représentants, sans que je puisse encore les mettre à leur place dans leur pommier généalogique (puisque Malus est le nom latin de cet arbre, le pommier). Il demeurait rue Sainte-Claire, face au couvent des Clarisses. Famille d'hommes de loi, royalistes, installés dans la bonne sociéte. Joseph Marie devient avocat.

    Le 21 décembre 1778, il épouse en la cathédrale Saint-Gervais mademoiselle Thérèse Descamps. Elle est la fille de Pierre Descamps (1707-1787), docteur en médecine et ancien avocat du roi. Thérèse a un frère prénommé Bernard, qui a pour lors vingt ans, et qui dans quelques années sera homme de loi, procureur-syndic, puis député de Lectoure. Il vote la mort de Louis XVI, et est un Conventionnel très actif. Réfugié en Suisse et en Autriche en vertu de la loi de 1816 qui condamne les régicides à l'exil, il rentre à Lectoure en 1822 et y meurt en 1825. En bon Révolutionnaire, il a épousé une ci-devant aristocrate, Sophie Reynard de Longpré. Son petit-fils Albert Descamps sera maire de Lectoure, conseiller général et député. Chez les Descamps, malgré les alliances aristocratiques qui ressemblent à des vengeances, on est républicain, ou bonapartiste, nous dirions très à gauche, y compris dans leur salon où il reçoivent volontiers les beaux esprits de leur sensibilité. Malus suit le mouvement révolutionnaire : il est membre, puis président du Conseil de District de Lectoure (qui correspond à peu près, si je ne me trompe, à ce qui sera la sous-préfecture), puis il a la charge d'accusateur public (ce qui glace un peu quand on pense au Fouquier-Tinville national, mais j'ignore s'il a envoyé des gens à la guillotine). Il est membre par ailleurs de la loge maçonnique de la Victoire à Fleurance, et en 1782 il trouve plus pratique de créer une nouvelle loge à Lectoure, avec un autre Lectourois nommé Dumoulin : ce sera la loge de la Fidélité, avec pour devise Justitiæ soror, incorrupta fides. On ne sait rien des réunions, mais on suppose qu'elle se partagent équitablement entre discussions et joyeux banquets.

On a pu lire que Joseph Marie Malus avait eu « une vie sentimentale mouvementée ». Malheureusement, sans plus de détails qu'on imagine croustillants. On sait seulement qu'il détient le privilège d'être le premier Lectourois à demander, et obtenir, le divorce.

Ceci dit, le sévère administrateur, préfigurant le Sous-préfet aux champs, est un poète. Poète et facétieux. On peut compter sur lui pour lancer des épigrammes, tourner des madrigaux, broder des compliments à ses amis et envoyer des piques fielleuses à ses adversaires. Il brille dans les salons, où on recherche sa société, partagé entre le plaisir de l'entendre et la crainte d'être pris pour cible. Il y avait deux catégories de salons à Lectoure : les républicains, plus tard bonapartistes, comme celui des Descamps, et les conservateurs, royalistes plus ou moins affirmés, nostalgiques du bon vieux temps de la monarchie. Naturellement, après son divorce, Malus se trouve exclu de la famille Descamps, et se tourne donc vers l'autre parti. Entre gens de bonne société, qu'importent les étiquettes…

    Il a laissé, dit-on, deux gros volumes de manuscrits, sous le titre Poésies fugitives, qui sont demeurés inédits.

    C'est infiniment regrettable, même si on ne connaît pas, et pour cause, la véritable qualité de ces écrits. Même si c'était très mauvais, et ce n'est pas prouvé, ce serait de toute façon un document précieux sur la société lectouroise de l'époque. Le temps a suffisamment passé par-dessus tout cela, pour que personne ne puisse être choqué par une attaque spirituelle ou, prenons le risque, par une allusion grivoise qui, par les temps actuels, ne risquerait que d'être bien inoffensive.

    Parce que ces volumes existent, on sait qu'ils sont en possession d'une famille lectouroise qui en a hérité tout à fait légitimement. Une famille que je n'ai pas l'honneur de connaître personnellement, dont je ne sais même pas quelle est la branche et donc la personne concernée, pour solliciter (humblement) l'autorisation de consulter ces manuscrits, et pas davantage, n'étant pas éditeur, pour en faire par exemple un livre, si beau soit-il, qui se vendrait comme des caisses de mort à deux places (oui, je suis un peu désabusé sur le domaine de l'édition).

    En attendant, contentons-nous de quelques miettes assez savoureuses dans ce qui a pu s'échapper, recueillies dans des publications savantes et dignes de respect, comme La Revue de Gascogne, le Bulletin de la Société archéologique du Gers, et autres.

    Commençons par ce quatrain, présenté comme étant « contre le maréchal Lannes » par Adrien Lavergne (BSAG 3e trim. 1956, p. 311), mais où je vois surtout le plaisir d'un jeu de mots dont il n'y avait pas de raison de se priver.

Caligula, tyran de Rome,
Fit un consul de son cheval.
Napoléon, un plus grand homme,
A fait de Lannes un maréchal.

    Dans un genre plus gracieux, un compliment adressé aux demoiselles de Saint-Géry, unanimement qualifiées de saintes femmes (l'une était religieuse carmélite chassée de son couvent par la Révolution, et les deux fort dévotes), belles-sœurs de la baronne de Saint-Géry, dont l'hôtel magnifique a été rogné par la construction de l'école de filles, aujourd'hui école Jean-François Bladé. C'était en 1883, et le maire de Lectoure était alors Albert Descamps : le petit-fils de Bernard Descamps le Conventionnel. La guerre des salons lectourois était terminée…

Sur la bibliothèque des Dlles de Saint-Géry

Si tant de livres, par malheur,
Sont volés à ces demoiselles,
Ne courez pas après le voleur :
Car vous retrouverez en elles,
Dans leur esprit et dans leur cœur,
Ce qu'ils contiennent de meilleur.

(Revue de Gascogne, 1883, t. 24, p. 206)

    Pour madame de Saint-Géry, née Idalie de Cambon, il écrit :

Depuis l'instant où je vous vis,
Aimable et charmante Idalie,
De vos doigts plus blancs que des lys
Tracer des ronds dignes d'envie
Je ne rêve que des festons
Des cheveux noirs ou des pompons.

    Et une vacherie fort élégamment emballée, à l'intention de Mademoiselle Apollonie de Barrau, qui ne devait pas, elle, l'emballer outre mesure :

Ne trouvant en cette saison
Pour toute fleur qu'une immortelle
Je vous l'envoy, Mademoiselle
Comme riche en expression
Nulle d'ailleurs, ne pouvant même
Avoir de rapport si connu
Avec votre sagesse extrême
Vos talents, et votre vertu.
Aussi, l'on voit de cette sorte
Que chez vous tout est de rigueur
Qu'on peut frapper à votre porte
Mais non jamais à votre cœur.

(textes cités par Mary Larrieu-Duler, La « vie de société » au XIXe siècle,
dans
Deux siècles d'histoire de Lectoure (1780-1980), 1981)

    Joseph-Marie Malus meurt le 17 avril 1823, son ex-épouse onze ans plus tard. Le voilà dans un oubli presque total, dans l'attente — qui sait ? — d'une très hypothétique résurrection littéraire❦

  20 novembre 2016. MàJ 15 janvier 2017