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Questions & commentaires ?

Le vieux ménestrel

Voici de l'inédit. Point d'archives, point de vieux livres pour cette chronique qui ressemble à un conte, mais qui n'en est pas un. C'est une histoire vraie, en tout cas pour notre famille, celle d'Alfred Boutan, boulanger au Faubourg, où elle est connue et racontée depuis très longtemps. Elle a été écrite, pour un de ses amis, par mon oncle Jacques Boutan (1928-2004), et c'est son texte manuscrit que je retranscris ici tel quel. Ce texte est donc rigoureusement sous copyright et propriété de nous autres, ses héritiers, et on ne rigole pas. Ce grand-père de l'oncle de mon grand-père (je n'entre pas dans les méandres de la généalogie, et d'ailleurs il est bien possible que l'histoire remonte à plus loin, aux alentours de la Révolution) est aussi un des ancêtres d'une foule de Lectourois, ce dont une grande partie, j'imagine, ne se doute même pas. Du reste, nous pensons que Berdolles, puisqu'on l'appelle ainsi, n'était pas son véritable nom : la berdole ou berdolette était très probablement le nom de son instrument, la vielle (merci Huguette S.). Et d'ailleurs, pour le moment, ça n'a aucune importance❦

Cher S***,
Le conte que je vais te raconter là est vrai. Il est arrivé à un de mes parents il y a une centaine d’années. Je ne me permettrai pas d’y changer un mot. J’agrémenterai seulement le récit de quelques réflexions et descriptions. Je te prie d’excuser mon style, qui est sans contredit, déplorable. Je vais pourtant m’efforcer de te « faire passer le temps » pendant quelques minutes pour te délasser un peu.
Ton ami : Jacques Boutan

Le Vieux Ménestrel

Mon père nous appela tous auprès de lui, devant un bon feu de bois qui pétillait avec bruit dans la cheminée.
   — Tout à l’heure, nous dit-il, pendant le souper, vous me demandiez de vous raconter une belle histoire. La voici. Écoutez bien.
   Nous prîmes chacun une chaise et nous nous assîmes en silence auprès de notre père. Il rassembla ses souvenirs dans sa mémoire et commença :
   — Le grand-père de mon oncle était un musicien très renommé, connu dans tous les environs pour jouer à merveille la vielle ou « la biolo » comme on dit en patois. C’est ainsi que le soir, il allait dans les bals de campagne faire danser les jeunes gens. Ah ! on l’aimait, je vous assure ! C’était toujours lui que l’on appelait dans les fêtes de famille, les noces, les baptêmes. Ce métier lui rapportait assez d’argent et de célébrité pour vivre à son aise.
   Or, ce soir-là, Berdolles (c’était son nom) devait aller jouer de la vielle dans une maison, située non loin du bois du Ramier (qui était à ce moment-là très grand : il s’étendait de Lectoure à Fleurance, soit environ 10 km). Quelle aubaine pour lui de jouer dans une noce. Cela lui rapporterait bien plus qu’il n’en faudrait pour vivre 2 jours. Il partit donc vers 7 h du soir en direction du bois. On était en hiver et la neige recouvrait d’une épaisseur de 6 à 10 cm le sol gelé. Chaque fois qu’il faisait un pas on entendait un crissement qui contrastait fort avec le silence de la nuit. Berdolles traversa silencieusement le Ramier, sa main appuyée sur une vieille canne de coudrier. Suspendue derrière son dos, sa vielle tapait à chaque pas ses côtes endolories. Mais notre homme ne s’en souciait guère. Il lui tardait seulement d’être arrivé au but de sa course. Il pressa le pas et, après quelques minutes de marche, il se dirigea vers une ferme de laquelle sortait un brouhaha confus d’éclats de voix et de rires moqueurs. Arrivé près de la porte, il souleva le marteau de bronze et frappa trois petits coups secs. Un chien hargneux arriva vers lui, la gueule menaçante, en lançant des aboiements furieux. Mais, bientôt, des pas furent entendus dans la maison. La clef tourna dans la serrure et une voix cria : Qui est là ?
   — C’est moi, Berdolles.
   — Ah c’est vous ! clama la voix avec un petit rire satisfait. Entrez !
   La porte s’ouvrit et une grosse cuisinière, coiffée d’un bonnet blanc, les mains couvertes de farine, les yeux brillants et malins, apparut dans l’entrebâillement. La clameur qui s’élevait dans la maison devint insupportable. Berdolles serra la main à la cuisinière et entra. La salle dans laquelle il fit apparition était la cuisine de la ferme. Quelques femmes, rougeaudes, les manches retroussées, pétrissaient une pâte parfumée dont l’odeur se répandait dans la pièce, faisaient chauffer quelques gâteaux dans un grand four de campagne, qui se trouvait à l’angle de la cuisine et remplissait celle-ci d’une chaleur étouffante.
   La grosse cuisinière fit entrer Berdolles dans une vaste salle où les convives bavardaient, riaient et jouaient au milieu de la fumée écœurante des pipes et des cigarettes. Quand les noceurs aperçurent le musicien ils crièrent tous à la fois.
   — Ah ! le voilà le voilà ! Bonjour Berdolles, comment ça va ?
   Et les mains de se tendre vers lui avec satisfaction. Notre homme sortit la vielle du sac dans lequel elle était enveloppée, l’accorda, et clama au milieu des rires et des paroles incohérentes :
   — Allez ! commençons, je ne vais pas rester ici, une éternité.
   Le bal commença. La jeunesse se leva des bancs où elle était assise et, aux sons aigrelets de l’instrument, les jambes commencèrent à gesticuler en cadence. Les vieux, le sourire aux lèvres, regardaient émerveillés, la jueneso s’ébattre ainsi dans le plaisir qui est, dans nos campagnes, le plus en honneur et le plus commun. Je ne raconterai pas ce bal. Je dirai seulement que vers 1 h du matin, quand Berdolles voulut partir, une huée s’éleva aussitôt, son verre fut rempli à ras-bord, quelques brioches furent étalées devant lui et notre homme fut obligé de tourner la manivelle jusqu’à trois heures. Ce n’est qu’à cette heure tardive qu’il put enfin quitter la ferme les poches pleines d’argent et de gâteaux.

Une fois la porte fermée derrière lui, il se plongea dans la nuit froide et noire de l’hiver. Il fut saisi violemment et ses membres tremblèrent. Mais il fallut presser le pas et il tardait au musicien d’arriver chez lui le plus tôt possible. Mais il fallait pour cela passer le bois sans inconvénient. Il entra donc en sifflotant dans le bois morne et sombre du Ramier. Au loin, on entendait le hurlement lugubre des loups. Des frissons parcoururent l’échine de Berdolles ; il s’aperçut qu’il tremblait. Il s’arrêta tout à coup de siffler. Un bruit de branches brisées se fit entendre devant lui. Une sueur froide coula sur son front. Mais comme le silence était revenu il repartit en avant, mais cette-fois-ci, très prudemment.
   Soudain, un rugissement rauque le fit sursauter. Dans l’obscurité profonde de la nuit il ne put rien distinguer, mais il sentait bien qu’il avait devant lui — un loup —. Bien qu’il eût déjà, depuis longtemps, l’habitude de pareilles rencontres, il eut peur. Il fit plusieurs pas en arrière, mais à mesure qu’il reculait, l’animal avançait vers lui avec un rugissement mauvais. Berdolles pris de frayeur sortit une brioche de sa poche et la lança dans la direction du loup. Celui-ci se précipita sur le gâteau et l’avala d’une seule bouchée. De brioche en brioche, les poches du musicien se trouvèrent bientôt vidées complètement. Le loup était toujours là, à quelques mètres de l’homme, se pourléchant les babouines avec un rugissement rauque et menaçant. Il s’avança encore d’un mètre et vint s’asseoir en montrant les dents sur la neige glacée. Berdolles voyait que s’il n’arrivait pas à se débarrasser coûte que coûte de l’animal, il aurait le temps de se geler jusqu’au matin, ou bien encore de disparaître sous la dent du loup.
   Tout à coup une idée jaillit dans son cerveau et, pour ne pas la perdre, il l’exécuta immédiatement. Il prit sa vielle et d’un geste fort il tourna éperdument la manivelle. Le loup effrayé par ces sons aigus inopportuns hurla, pivota, avança, recula, puis pris d’une frayeur indescriptible partit comme une flèche au milieu des arbres. Mais Berdolles ne s’arrêta pas pour si peu. Il continua encore pendant quelques minutes à tourner… tourner… tourner. Enfin quand il s’aperçut qu’il n’y avait plus de danger, il rit tout haut de son subterfuge, remit la vielle dans son dos et repartit à grands pas.
   En arrivant chez lui, sa femme réveillée par le bruit qu’il avait fait en entrant s’étonna en lui voyant un visage blanc comme un linge. Elle lui demanda :
   — Qu’y a-t-il, Alfred ? Tu es pâle comme un mort… C’est le froid…
   — Oh non, coupa-t-il, il m’est arrivé une drôle d’aventure, tiens… Je te la raconterai demain matin.
   Puis il éteignit la bougie, et se coucha. Quelques minutes après il ronflait à poings fermés.

Mai 1949