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Questions & commentaires ?

Bibliographie :


Henri II, Dernier Duc de Montmorency, Pair et Maréchal de France, Gouverneur & Lieutenant Général pour le Roi, en Languedoc
À Paris, rue S. Jacques,
Chez Jean Quignard, devant la Rue du Plâtre, à l'image S. Jean MDCXCIX
avec privilège du roi


Henri Sales, Un jeune homme à surveiller, coup d'œil sur la maison de Puységur, BSAG, 3e trimestre 1952, p. 3378-372

Les Registres de catholicité de Lectoure, morceaux choisis par Élie Ducasse et ses enfants, BSAG, 2e trimestre 1985, p. 118


Maurice Bordes, Note sur l'entrée solennelle des évêques de Lectoure, Auch, BSAG, 1er trimestre 1975


J.G. Dastros Darquier
Poésies gasconnes recueillies et publiées par F. T. (Frix Taillade)
Paris, Librairie Ross, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, 1869


Allez, Montmorency, II

Donc, le duc Henri II de Montmorency, cette année 1632, a connu la défaite à Castelnaudary, l'emprisonnement à Lectoure, le procès et l'exécution à Toulouse. Sa veuve, Marie-Félicie des Ursins, s'est retirée dans le couvent de la Visitation à Moulins.

     En 1643, Simon Ducros publie une biographie du duc : Histoire de Henri II, dernier Duc de Montmorency, Pair et Maréchal de France, Gouverneur & Lieutenant Général pour le Roi, en Languedoc ; à Paris, rue S. Jacques, chez Jean Quignard, devant la Rue du Plâtre, à l'image S. Jean, MDCXCIX, avec privilège du roi.

     Simon Ducros est bien placé pour écrire cet ouvrage. Natif de Pézenas, il a été longtemps un des plus proches officiers de Montmorency. Qui plus est, sa propre fille, entrée dans les ordres, se trouve dans le même couvent que la veuve de Montmorency, ce qui peut s'avérer utile, puisque Simon Ducros, dans la foulée, écrira aussi la biographie de la duchesse.

Simon Ducros nous révèle que sur sa route, entre Toulouse et Lectoure, le duc eut d'autres occasions de s'évader. On fit une halte dans une maison de Cologne du Gers, et dans la chambre qui fut attribuée à Montmorency, il y avait une porte donnant sur l'extérieur, qu'on avait dissimulée derrière une tapisserie. Mais le malheureux, très affaibli et certainement résigné à son sort, ne put pas, ou ne voulut pas profiter de l'aubaine.

     Sur l'épisode lectourois, il nous raconte que étant arrivé à Lectoure, il fut mené dans le château, & remis entre les mains du Maréchal de Roquelaure, qui se serait volontiers dispensé d'une si fâcheuse commission. Simon Ducros se trompe de peu : le maréchal de Roquelaure, ami de feu Henri IV, gouverneur et bienfaiteur de la ville de Lectoure, aurait été bien en peine de recevoir son hôte, vu qu'il était mort quelques années avant, en 1625. C'est donc son successeur, son fils alors âgé de dix-sept ans, qui dut laisser sa mère et les consuls de Lectoure s'occuper de la réception. Le duc fut enfermé au château, sous la garde de dix hommes commandés par Monsieur de la Jaille. En plus de la garnison habituelle, sous les ordres de Pierre de Chastenet de Campségué, qui se vit offrir deux cent mille livres, et plus, pour faire évader Montmorency, mais ce chef demeura incorruptible. Cela fait quand même une foule de témoignages de la volonté quasi unanime des populations en faveur du duc, contre l'inflexible fermeté du roi. Mais Montmorency s'était résigné à son sort.

     Quelques jours après, poursuit Simon Ducros, la fortune se voulut encore intéresser une fois en faveur du Duc de Montmorency, pour lui sauver la vie : elle se servit d'un garde de la citadelle, par le moyen de la marquise de Castelnau, pour avoir des cordes de soie, avec lesquelles le Duc pouvait descendre dans les lieux communs de la citadelle, où il y avait une ouverture d'où l'on pouvait sortir à la campagne. Toutes choses étant disposées, & le garde s'étant pourvu de toutes les choses nécessaires, la marquise se rendit, la nuit auparavant, le plus près qu'elle put de Lectoure, accompagnée de vingt hommes de cheval, bien montés et bien armés pour servir le Duc. Mais Dieu ne permit pas que la chose réussît ; le garde ayant été découvert par le Lieutenant de la citadelle, & saisi des cordes, fut tué par ce Lieutenant.

     Dans ce compte rendu de la tentative d'évasion, nous avons tous les éléments. La preuve, ou presque :

Un garde de la citadelle

Un petit détail, le complice : un garde de la citadelle. Voilà-t-il pas qu'en farfouillant dans les vieux papiers (sans souci de la poussière, sur internet), je tombe par hasard sur un article consacré aux registres de catholicité de Lectoure (les ancêtres de l'état-civil), qui mentionne la mort le 5 septembre 1632 d'un garçon étranger du régiment de Luxcembourg logé en la présente ville pour la garde de M. de Montmorency, qu'on a dit être de Ste Affrique en Rouergue. On ne dit pas son nom, ni la cause de sa mort. Pas d'autre mort non plus signalé au château à cette période. On peut se dire seulement : Tiens, tiens… Le pauvre bougre de Saint-Affrique — du Rouergue, possession des anciens comtes d'Armagnac, et proche du Languedoc — se serait-il laissé tenter par des sentiments patriotiques, en plus de la récompense ? et serait-il le complice malheureux ? Reste à trouver le nom du Lieutenant de l'époque pour élucider ce cold case de justice expéditive.

Les dames de Lectoure se réduisent à une seule, la marquise de Castelnau. Il m'a fallu du temps pour trouver qui était cette aimable personne. Encore ne suis-je sûr de rien.

À la recherche de la marquise de Castelnau

Qui était cette marquise de Castelnau ? Je l’ai cherchée longtemps, avant de trouver une candidate possible. En plus, elle a eu droit pour son mariage à un épithalame,  long poème de Dastros, ce qui lui confère déjà sa petite part d’immortalité.

     Jeanne de Galard, marquise de Castelnau-d’Arbieu, qui a épousé en 1587 Alexandre de Sédillac (ou de Sérillac ou Sérilhac — la même famille qui a donné son nom au château à La Sauvetat). Étant devenu seigneur de Castelnau, de Sédillac avait acquis un rare privilège, celui de mener la cérémonie de l’entrée solennelle des évêques dans la ville de Lectoure. Chaque nouvel évêque arrivant à Lectoure était tenu, tôt ou tard, à cette cérémonie. Le seigneur de Castelnau, avec son escorte, allait sur la route au-devant de l’évêque, il le faisait monter sur un cheval, une haquenée ou une mule, et il l’accompagnait jusqu’à la grande porte, la porte Saint-Gervais, entre les deux bastions et l'entrée de la ville, dont le pont-levis était fermé. Là, devant la foule, gouverneur, sénéchal, des consuls, des notables, du clergé et du bon peuple amassé, on s’échangeait des serments. L’évêque n’était pas seulement une autorité religieuse, c’était aussi un coseigneur du diocèse (pour un quart, les trois autres étant au roi de France, comte d'Armagnac), avec tous ses droits et aussi ses devoirs, qu’on ne manquait pas de lui rappeler. Après quoi la porte de la ville s’ouvrait, on célébrait les messes qu’il fallait, et on passait à table pour un grand festin. Sympa, l’accueil ? Oui. Sauf que l’évêque devait payer au seigneur de Castelnau le cheval ou la mule qui l’avait emmené, payer le service et toute la vaisselle (d’étain, d’argent ou d’or selon les cas). Après les guerres de Religion, les évêques rechignèrent : Légier de Plas accepta en 1609, mais son neveu et successeur, Jean d’Estresse, refusa. Menacé de procès, ils se dispensa de la cérémonie, mais il paya. Le seigneur de Castelnau ne lâchait pas le morceau, la marquise non plus, peut-on supposer.

     Femme de tête. Pourquoi aurait-elle voulu arracher Montmorency à son triste destin ? On ne dit pas l’âge des dames, mais ce n’est plus une jouvencelle romantique, non. Elle a au moins un bon motif : elle est la fille de Guy de Galard, seigneur de Castelnau. Ce pauvre Guy a eu le tort de dire du mal de Catherine de Médicis et des intrigues qu’elle menait avec l’étranger, ce qui lui a valu un procès devant le Parlement de Toulouse, et il a été décapité en février 1567. On peut comprendre que la marquise ait quelque aversion pour la justice tombée des hautes sphères royales, et qu'en faisant évader le duc, elle vengeait en quelque sorte la mort de son père.

Sinon, en marquise de secours, il y aurait Marie de Saint-Géry, épouse de Louis Légier de Sédillac (une autre branche), beaucoup plus jeune que Jeanne, puisqu'elle intervient beaucoup plus tard dans le même type de conflit avec l'évêque Hugues de Bar (ce n'est pas une affaire de femme, répond-il, mais il passe à la caisse comme les autres).

    Passons. Après, il y a bien des cordes de soie, et pas d'échelle. Ni gâteau, ni pâté, dommage pour la gastronomir lectouroise.

 

 

 


Un conduit vertical près du bastion du château. ©J.-C. P.

     Reste le trajet de l'évasion, tel qu'il était prévu. Il n'est plus question de descendre d'une fenêtre, au clait de lune ou pas. Le chemin prévu est moins romantique, et plus prosaïque. Les lieux communs, j'espère que vous avez compris de quoi il est question, sinon je vais me trouver embarrassé pour l'expliquer. Bref, il y a au château un endroit réservé, où l'on peut se soulager le ventre et la vessie. Le conduit qui permet l'évacuation vers l'extérieur n'est pas un simple tuyau, c'est un conduit vertical, quadrangulaire, assez large pour qu'il ne se trouve pas bouché, ce qui serait désagréable, et qui ressemble à une cheminée. Tous les châteaux possédaient cet équipement indispensable, et c'est chose connue que certains, pour aussi fortifiés qu'ils soient, furent pris par ce passage malodorant qu'on avait négligé. S'il était possible d'entrer par là, on pouvait tout aussi bien sortir. Malheureusement, la marquise de Castelnau et sa petite troupe en furent pour leurs frais.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La marquise de Castelnau, accompagnée de vingt hommes de cheval, bien montés & bien armés…

La Guèrro deous Limacs 

    On me dira que c'est bien joli, mais ai-je des preuves? Franchement, non. Ce qui est intéressant, quant à la présence de ce cagadou dans ce coin, à proximité du bastion nord-ouest aujourd'hui fraîchement restauré, c'est un autre texte. Un texte capital, qui devrait être étudié dans toutes les écoles lactorates, c'est la fameuse Guèrro deous Limacs, la Guerre des Escargots, racontée en vers dans un style épique, par Darquier, vicaire de Saint-Clar, ami et successeur du grand poète Jean-Géraud Dastros, lui aussi curé de Saint-Clar. L'événement est censé se passer en 1689, mais l'histoire était connue bien avant. On n'est quand même pas très loin dans le temps. J'espère que vous connaissez au moins la trame de l'histoire : en ces périodes de Guerres de Religion, on redoutait des attaques-surprise, aussi postait-on des guetteurs, jour et nuit, en haut du clocher. Et une nuit, on voit dans la plaine trembloter des lumières mouvantes, par dizaines. Il ne fait aucun doute que ce sont les Huguenots qui vont attaquer la ville. On sonne le tocsin, la population en armes se porte sur les remparts, et la vérité finira, après maintes péripéties, par éclater : Que soun de praubos gens que cercaouon limacs. Ce sont des pauvres gens qui cherchaient des escargots. La réputation de limacaires des Lectourois en fut définitivement établie.

     Dans toute cette agitation, un homme est posté sur les remparts, armé d'un mousquet. Deu coustat de la Hount éro yo sentinélo : du côté de la Fontaine il y avait une sentinelle. La Hount, c'est la fontaine dite du Saint-Esprit, aujourd'hui réduite à un simple lavoir situé au nord du château, tout près du bastion nord-ouest. Le pauvre homme, ne voyant au lavoir que les ombres de la lune, lâche un coup de mousquet qui l'envoie, cul par-dessus tête, par-dessus la muraille, É malurousoment glisséc en un pribat / Oun troubéc de moustardo en grano quantitat. Et malheureusement glissa dans un privé, où il trouva moutarde en grande quantité. Point n'est besoin d'expliquer ce qu'est un privé, ni la moutarde qui s'y trouve. On peut légitimement penser que cette fosse sanitaire à ciel ouvert existait bien de ce côté du château. Ça ne prouve évidemment pas que le duc de Montmorency ait dû passer par là, puisque, effectivement, il n'y passa pas.

     Enfin, Nostradamus l'avait bien dit…

Dernier détail, Simon Ducros ajoute que la triste fin du duc avait été prédite par Nostradamus. Nostradamus (il habita un certain temps à Agen) connaissait bien Lectoure, qu'il cite plusieurs fois dans ses Centuries. Simon Ducros écrit :

     (…) ce qui a donné lieu depuis au Père César, religieux de la Doctrine chrétienne, qui était pour lors à Lectoure, d'expliquer la Centurie de Nostradamus, sur la prison du Duc, & sur sa mort ; en voilà les paroles.
     Centurie
     Neufve obscurée au grand Montmorency. [Ces deux mots veulent dire, en vieux langage : Lieux fermés, ou prisons du grand Montmorency, où il fut mis prisonnier dans la citadelle de Lectoure.] Ars lieux prouvés. [Ce sont les lieux communs de la citadelle, dans lesquels il y a une ouverture dans la muraille, où un homme pouvait passer aisément, & sortir à la campagne.] Livré à claire peine : ce fut le supplice du Duc, une peine bien claire : quelques-uns ont voulu dire que le bourreau s'appelait Clerc Peine, mais cela n'est pas vrai.

     Entre nous, le Père César en prend à son aise avec cette centurie (9.18). La voici au complet :

     Le lys Dauffois portera dans Nancy, / Jusques en Flandres electeur de l'Empire / Neufve obturee au grand Montmorency, / Hors lieux provez delivre a clere peyne.

     Le lys Dauffois, ou lys dauphin, désignerait Louis XIII, entré dans Nancy en 1633 et en Flandre en 1635, soutenant l'électeur de Trèves alors prisonnier des Espagnols. Neufve obturée serait la prison du Capitole de Toulouse, bâtiment commencé longtemps avant et terminé bien plus tard, en tout cas cette prison neuve élimine celle de Lectoure. Enfin Montmorency a été exécuté dans la cour fermée du Capitole, et non sur la place publique comme décidé (hors lieux prouvés — ou approuvés). Clere Peyne a été effectivement cité, et réfuté, comme nom du bourreau, mais c'est aussi peut-être simplement une peine célèbre. Enfin, tout ça, sous toutes réserves, n'est-ce pas ?

     Maintenant, vous avez en main tous les éléments pour vous faire votre version personnelle de l'évasion manquée du duc de Montmorency❦

  Dernière mise à jour : 31 décembre 2017