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Questions & commentaires ?

Bibliographie
* Alcée Durrieux (1819-1901), Las belhados de Leytouro : amassadis de caousotos adubados é ta plan goustousos que lous gourmans s'en barbolèquéran dinc'aou mus ; é daouant tot aco, yo Studi sul la lenguo gascouo / Les veillées de Lectoure : collection de petites choses accommodées et si agréables que les friands s'en lècheront les lèvres jusqu'au nez ; précédées d'une Étude sur les origines de notre patois gascon, Auch, G. Foix 1889

Allez, Montmorency

On n'échappe pas à Montmorency. Alors, allons-y.

Lactorate brièvement, quelques jours à peine, il n'a même pas eu la possibilité de voir Lectoure, sinon de loin, depuis le coche qui l'y emmenait, et celui qui l'en fit sortir, à travers une solide escorte de cavaliers. Il entra au château par la porte qui se trouvait au nord, il en sortit par la même, vu que c'était la seule. Au moins, dites-vous, a-t-il pu respirer l'air frais de l'extérieur, le temps de sa trop brève évasion… Oui. Peut-être. Ou pas.

Bon, tout Lactorate qui se respecte connaît l'histoire. Il l'a tétée au sein de sa mêre, de sa nourrice, ou au biberon selon les cas. On la répète ici, pour les étrangers qui voudraient être initiés à l'Histoire et se sentir plus Lactorates.

Portrait anonyme de Henri II de Montmorency, musée du Louvre (©Wikimedia Commons)

     Nous sommes en 1632. Le duc Henri II de Montmorency, gouverneur du Languedoc, a proclamé unilatéralement l'indépendance de la province dont il avait la charge. La noblesse et le peuple du Languedoc voyaient cela d'un bon œil. Pour une grande part, Montmorency ménage la bonne entente entre catholiques et protestants, nombreux dans sa province, et aussi, il s'est laissé monter la tête par Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, qui déteste Richelieu et qui est toujours prêt à fomenter des complots (que peut-on fomenter, à part des complots, je vous demande) et à en laisser la responsabilité aux autres. Le roi en question, pas d'accord, lui a envoyé son armée, sous les ordres du maréchal de Schomberg, et ça n'a pas traîné. Montmorency n'a qu'une armée dérisoire, composée surtout de mercenaires polonais peu motivés pour défendre une patrie qui n'est pas la leur. La bataille de Castelnaudary ne dure que quelques minutes : Montmorency, lâché par Gaston qui n'aime pas prendre des risques et préfère de loin s'adonner à ses petits jeux libertins, se lance dans la bataille avec l'énergie du désespoir, sans cuirasse, sans protection, sans illusions. Percé de dix-sept blessures, il n'arrive même pas à se faire tuer, il est fait prisonnier. Considéré comme traître à son roi, le sort de Montmorency est réglé d'avance.

     Seulement, en attendant son procès qui doit avoir lieu à Toulouse, il faut l'enfermer dans une prison sûre. Puisque toute la population du Languedoc est pour lui, on peut craindre qu'elle ne mette tout en œuvre pour le libérer. Mettons-le ailleurs, décide-t-on, mais pas trop loin tout de même. La solution, c'est la Gascogne voisine, et la prison sera le formidable et inexpugnable ancien château des comtes d'Armagnac de Lectoure, occupé par le gouverneur de la ville, et partie de la sénéchaussée. Le château offre un logement pour un prisonnier de marque, mieux que les cachots souterrains de la sénéchaussée, en pleine ville. On met quand même les formes. C'est le maréchal de Schomberg qui y conduit personnellement son illustre prisonnier.

Le château des comtes d'Armagnac, sur son rocher.


Plan du château par Tassin / Mérian (le nord est en bas)

(Wikimedia Commons ©Morburre)

     Bon, ceci n'était que le contexte, histoire de planter le décor. La vraie histoire du duc de Montmorency à Lectoure, la voici donc.

     On croyait que les Gascons ne se souciaient pas le moins du monde des Languedociens. Eh bien, c'était faux, totalement faux. Le peuple et la noblesse de Lectoure sont en faveur du malheureux duc, et ils vont tout faire pour le faire évader de sa prison. En conséquence de quoi les dames de Lectoure, de leurs blanches mains, pétrissent un gâteau, qu'elles vont offrir au duc, par l'entremise de ses geôliers. Dans ce gâteau, elles ont dissimulé une échelle de soie.

Attendez, disent certains. Ce n'était pas une échelle, c'étaient simplement des cordes. Des cordes de soie, parce que la soie c'est fin mais c'est très résistant. On est au moins d'accord là-dessus. Personnellement je préfère l'idée de l'échelle, plus romantique et moins sportive, parce que je n'aimerais pas me laisser glisser le long d'une corde fine qui me scierait les doigts, mais ce n'est qu'une opinion. Vous corrigerez vous-même la suite selon vos préférences, cela ne change en rien le fond de l'histoire.

     Il n'aura qu'à attacher cette échelle (ou cette corde…) à sa fenêtre, qui donne sur le vide du haut des remparts, et descendre tout en bas, sur l'étroit chemin de ronde au pied des remparts.

     Halte ! récriminent d'autres. Ce n'était pas un gâteau. C'était un pâté. Il faut savoir que les Lectourois sont divisés en deux camps irréductibles, ceux qui sont pour le gâteau, et ceux qui ne jurent que par le pâté. Les dames de Lectoure étant expertes dans l'un comme dans l'autre, il est difficile de choisir un parti plutôt que l'autre, je laisserai donc, là aussi, la question en suspens.

     Le duc attache son échelle de soie, la nuit est fort noire, et il entreprend sa descente. Le voilà en bas de l'échelle, il ne voit rien mais estimant qu'il n'est pas loin du sol, il se décide à sauter. Hélas, les dames avaient mal pris leurs mesures, l'échelle était trop courte, le sol fort loin, et le duc se retrouve blessé, empêché de fuir. On l'aura vite repris.

     Un instant, dit un autre parti de Lactorates au fait de la situation. L'échelle était de dimensions convenables, mais le duc, parfait gentilhomme, ne serait pas parti sans son valet. C'est ce valet, trop empressé, qui chuta bêtement, et se blessa. Le duc, parfait gentilhommr, ne voulut pas abandonner son fidèle serviteur, et se laissa reprendre.

     On peut lire une version de l'histoire, accommodée à sa sauce par Alcée Durrieux*, c'est-à-dire en toute liberté, dans ses Belhados de Leytouro / Veillées de Lectoure, sous le titre La lucarne de l'Hôpital. Ici la recette gagnante est un pâté contenant une lime (car la lucarne en question se complique de barreaux) et une échelle de soie. Le prisonnier s'échappe, s'il se fait reprendre plus loin, c'est son problème, les Lectourois ont fait leur devoir.

 

 

 

 

 

 

 


Exécution du duc de Montmorency dans la cour du Capitole, illustration de la Petite histoire de Toulouse de Christian Cau, Loubatières, 1987 ©Jean-Claude Pertuzé

En réalité, le duc ayant été blessé, entre autres, à la gorge et au visage, devait être enveloppé de bandages disgracieux. Mais vous avez remarqué ? dans les illustrations, on ne coupe la tête qu'à des gens présentables.

     Et voilà toute l'histoire pour ce qui concerne Lectoure. Le duc de Montmorencu fut ramené à Toulouse, jugé, condamné à mort, et exécuté non pas publiquement comme c'était l'habitude, mais dans la cour du Capitole fermée à double tour, de peur que la foule ne veuille l'arracher à ses bourreaux. On lui coupa la tête. Avec le damas, cette espèce de sabre à très large lame, qui est conservé précieusement au musée Paul-Dupuy de Toulouse, tandis que le musée du Vieux Toulouse expose sa copie en bois. Non, disent d'autres (décidément, arrivera-t-on à savoir ?), il fut exécuté au moyen d'une préfiguration de la guillotine : un gros fer de hache qui coulissait entre des montants verticaux. L'invention n'étant pas au point, il fallut plusieurs tentatives pour arriver au résultat escompté.

     Une plaque scellée dans le sol rappelle l'événement. Mon pote Claude Sicre, avant d'être Fabulous Trobador, s'y était agenouillé pour se lamenter sur le destin perdu d'un Languedoc libre, au grand ébahissement des touristes de passage.

     C'est en souvenir du malheureux duc qu'on baptisa allées Montmorency le chemin qui longe la base des remparts. Si vous êtes sage, on vous y montrera la fenêtre par laquelle il tenta son évasion. Il y en a plusieurs, au choix.

     Et ainsi se terminerait la belle et triste histoire du duc de Montmorency à Lectoure, s'il n'y avait pas Simon Ducros pour venir y semer la zizanie❦

Donc : à suivre.

  Dernière MàJ : 12 décembre 2016