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Questions & commentaires ?

Bibliographie

* Léo Barbé et Paul Jeannin-Nartet, De la photographie en couleur à la photographie sous-marine, en passant par le scaphandre et le sous-marin de poche, trois inventeurs lectourois sur le podium, BSAG, 4e trimestre 1991


Alcide Ducos du Hauron, La photographie des couleurs (sans date).

Traité pratique de la photographie des couleurs (1878).

La triplice photographique des couleurs et l’imprimerie (1897).


Photo !

 

 

 

 

 

 


Si vous reconnaissez votre arrière-arrière… grand-mère, ou votre arrière-arrière-arrière… grand-père, et l'endroit où ils se trouvent, vous avez gagné. Selon la date mentionnée, 1869, sur le site où je l'ai volée : http://www.andinia.com/a22004.shtml cette photographie aurait été prise à Lectoure. Mais elle est sans doute très, très postérieure.


Encore un Pas Illustre, un peu certes, mais pas assez. Et donc, on ne mesure pas assez tout ce que l’illustration lui doit. C'est l'inventeur de la photographie en couleurs, rien de moins. Il s'appelait Louis Arthur Ducos du Hauron.

    Bon, ce n'était pas un vrai Lactorate, mais c'était au moins un pur Gascon. Sa famille était originaire d'Agen, et il gravita entre Langon, en Gironde, où il naquit en 1837 — et où son père Jérôme se trouvait affecté en tant que fonctionnaire des Contributions indirectes —, et Auch, Lectoure et Agen, avec un passage à Alger.

    C'est à Lectoure, où il vit en 1868 et 1869, que l'on peut prétendre qu'est née la photographie en couleurs : c'est ici qu'il fait ses essais déterminants, c'est ici qu'il met au point sa théorie et qu'il rédige les termes du brevet qu'il dépose en 1868, avant d'aller le présenter l'année suivante devant l'Académie des sciences de Paris.


Pas en couleurs, mais c'est Lectoure. Une des plaques qui ont pu composer une vue en couleurs, en tout cas un essai. L'endroit, pas facile à reconnaître : la descente de la rue Fontélie vers le boulevard du Midi, qui n'existait pas encore (les bâtiments à gauche ont disparu). J'imagine, en attendant confirmation, que les frères Ducos du Hauron habitaient la maison (très souvent photographiée !) à l'angle du bas de la rue Fontélie, et que cette vue a été prise du balcon (en vue latérale, parce que sinon, le soleil en face n'est pas très bon pour la photographie).

Image volée au site (plein d'informations dedans) :

http://ete2016.centre-photo-lectoure.fr/joel-petitjean/

Musée Nicéphore-Niépce, Chalon-sur-Saône


    Ce sont les faits incontournables. Après, ça se complique un peu. Il n'y a pas de vue photographique en couleurs de Lectoure en 1868, mais au moins des fragments, des essais. Dommage, mais l'invention est une longue maturation. Il y a longtemps qu’il mijote son idée, et il faudra longtemps, très longtemps, pour arriver aux photos de vacances avec le ciel bleu, de repas de famille avec la trogne rouge du tonton, et de l’anniversaire du petit dernier. Les premières photographies en couleurs sont des essais, des tâtonnements, des expériences.


Feuilles et fleurs, impression directe, 1869, donc certainement réalisée à Lectoure

©Wikimesia Commons


    La théorie de Ducos du Hauron, elle est simple. Elle repose sur celle de l'Anglais Maxwell, et celle du Français Chevreul, qui postulent que toutes les couleurs possibles et imaginables peuvent se ramener au mélange des trois, appelées primaires : le bleu, le jaune et le rouge. Tout barbouilleur amateur, aujourd'hui, le sait, mélange du bleu et du jaune, tu auras du vert, du rouge et du jaune tu auras de l'orange, du rouge et du bleu tu auras du violet. Un peu caca si tu n'as pas utilisé les bonnes couleurs, mais passons. Donc si tu prends trois photographies d'un même sujet, en ne photographiant à chaque fois que la couleur qui t'intéresse, si tu fais un tirage de chaque image dans la couleur correspondante sur un support transparent, en superposant les trois, on voit le sujet avec toutes ses nuances de couleurs. Comme un vitrail, il faut regarder par transparence, pas très pratique. Ou alors, il faut imprimer les trois couleurs successivement sur un papier, en faisant attention de ne pas les décaler. Bon, et pour sélectionner une couleur, on fait comment ? On interpose devant l'objectif de l'appareil photographique un filtre : un verre coloré de la couleur complémentaire. La couleur complémentaire, c'est l'opposé : jaune-orangé pour le bleu, violet pour le jaune, vert pour le rouge. La théorie est simple, si, si, mais elle est toujours longue à expliquer. Il faut voir comment les sites internet qui parlent de Ducos du Hauron se mélangent les pinceaux entre les couleurs primaires, complémentaires, la synthèse additive et la synthèse soustractive… On ne va pas y passer la journée non plus.

    Là où ça se corse, c'est quand il faut passer à la pratique. La photographie en noir et blanc n'en est qu'à ses débuts. C'est une affaire de chimie. Aujourd'hui, on appuie sur un bouton. On clique. On ne s'occupe pas du reste. À l'époque, on trimbale d'énormes boîtes en bois posées sur des trépieds monumentaux, on prépare des mixtures compliquées qu'on tartine sur des plaques de verre, tout un processus long, sentant mauvais, salissant… Pour Ducos du Hauron, on multiplie les opérations par trois, au minimum, puisqu'il faut prendre trois photographies successives d'un même sujet, et qu'une seule pose peut prendre des heures, au soleil, vu que la sensibilité des plaques est dérisoire. À l'intérieur, photographier un sujet immobile, genre nature morte, est impossible par manque de lumière. Et au soleil, même si rien ne bouge, ce sont les ombres qui changent. Juste pour donner une idée de la difficulté.

    La chimie, dans un milieu ambiant ordinaire, comme à Lectoure, c'est chez les pharmaciens qu'on la trouve. Eux sont au courant, et possèdent les produits nécessaires. On va parler d'un pharmacien lectourois qui mérite sans doute de prendre sa petite part à l'invention.

    Mais reprenons d'abord les choses au commencement, histoire d'expliquer comment Louis Ducos du Hauron en est venu à se trouver à Lectoure. La famille, sans être richissime, est suffisamment aisée pour ne pas mettre ses enfants à l'école publique, et leur payer des précepteurs. Il y a l'aîné, Jean-Marie-Casimir, dit Alcide (1830-1909), qui va faire des études de droit et devenir magistrat, et à l'occasion écrire diverses choses, dont un historique des travaux de Louis, de la poésie, et il dessine et peint assez joliment. Et donc Louis, qui s'intéresse aux arts, à la peinture, à la musique : il joue remarquablement du piano. Plus tard, il entretiendra une correpondance suivie avec le compositeur Camille Saint-Saëns. Mais ce qui l'intéresse par-dessus tout, c'est la physique, et en particulier l'optique et les couleurs. À vingt-deux ans, il présente devant la Société des sciences d'Agen un mémoire sur la perception des couleurs, et se fait qualifier par la presse parisienne de jeune savant du Midi. Son père ne met aucun obstacle à cette passion qui risque de ne pas déboucher sur un métier : non seulement il l'entretient, mais il demande au grand frère Alcide de continuer à l'entretenir après sa mort. Louis suit donc la famille. Alcide est magistrat, d'abord avocat stagiaire, puis juge suppléant à Agen, et est nommé juge à Lectoure. Louis, depuis longtemps, s'intéresse à la photographie, à la théorie, puisqu'il ne la pratique pas lui-même. Mais il a en tête la photographie en couleurs, et pour y arriver il faut bien passer à la pratique, c'est-à-dire à la chimie.

    Voici donc notre pharmacien lectourois. Comment s'appelle-t-il ? On ne sait pas, ou plutôt on a le choix entre deux. Informations qu'il faut rendre à César, c'est-à-dire à Léo Barbé*, qui fut le photographe lectourois incontournable. Toute famille lectouroise possède sa collection de photos de mariages, invariablement juchés sur l’escalier de sa cour, à côté du cinéma Novelty, le marié avec ses gants beurre frais, la mariée un pied devant, un pied derrière à angle droit, et puis après sur l’escalier du Bastion sous le regard bienveillant du Maréchal. Non, je ne me moque pas, il faut rendre hommage au travail de Léo Barbé, qui continua longtemps à rédiger des articles pour les revues savantes.

    Léo Barbé avait un grand-père pharmacien et photographe amateur, Jean Ricau, qui avait succédé au pharmacien Félix Jolis, lequel était en activité en 1868, lorsque Ducos du Hauron était à Lectoure. Le problème, c'est qu'il y avait un autre pharmacien, Joseph Tapie, qui était lui aussi amateur de photographie (un rapport avec le photographe Tapie, installé dans une ancienne tannerie au bord du Gers, là où on a connu plus tard le Bleu de Lectoure, et qui a édité un nombre incalculable de cartes postales ?), et Ricau lui avait racheté son matériel. Donc, Ducos du Hauron avait eu recours à l'expertise de Jolis, ou de Tapie. Et pourquoi pas des deux, après tout ?

    Il ne faut pas croire cependant que Ducos du Hauron était tout seul, pharmaciens mis à part. Il n'était ni le seul, ni le premier, à envisager la photographie en couleurs. Par exemple, le jour où il présente son brevet à l'Académie des sciences, avec un dossier d'essais qu'il a réalisés, à la même séance, il y a aussi un autre inventeur de la photographie en couleurs. Mêmes idées, même théorie, et aucun n'a copié sur l'autre. Il s'appelle Charles Cros, originaire de l'Aude, un grand poète connu, et un inventeur. Outre la photographie en couleurs, il a aussi inventé le phonographe, qu'il appelle paléophone, en même temps qu'Edison, peut-être avant. Mais si le poète a des idées à la pelle, il n'est pas bricoleur et ne passe pas vraiment à la pratique. Néanmoins, il y a débat pour savoir qui a la primauté de l'invention : Ducos du Hauron a déposé son brevet en 1868, mais Cros a déposé son projet, sous pli cacheté, à l'Académie en 1867. Néanmoins, il est facile de voir que Ducos travaille sur son idée depuis très longtemps, et il a joint des exemples qui font preuve, en vertu de quoi c'est lui qui est officiellement crédité de l'invention. Charles Cros n'est pas fâché du tout, et les deux inventeurs ont plutôt de bonnes relations.


Ici, pas de doute, c'est bien une vue d'Agen, 1877

©Wikimedia Commons


    Ducos du Hauron suit toujours Alcide, retour à Agen. C'est à partir de ce moment qu'on voit apparaître les premières prises de vue d'Agen. Louis étudie la possibilité d'imprimer ses photographies, paysages, reproductions d'œuvres d'art, en vue de les vendre comme on peut vendre des estampes, gravures lithographies. Le seul moyen d'imprimer des nuances et des valeurs à ce moment-là, c'est le procédé de la phototypie (ou autres noms barbares et variés qui tournent autour du même principe). Il s'associe avec un imprimeur toulousain, qui achète une machine — horreur ! — en Allemagne. L'Allemagne, c'est vraiment l'ennemi, mais on n'a pas le choix. Ducos a refusé les ponts d'or que lui offre un industriel allemand pour travailler avec lui. C'est une longue histoire, avec beaucoup de difficultés et peu de résultats. Puis en 1881 Alcide part, conseiller à la cour d'appel d'Alger. Louis suit.

    La technique avance, la chimie photographique progresse. Ducos du Hauron, dans ses écrits, a tout prévu, tout inventé. Outre la photographie-caricature, outre la canne Œil-de-géant (un périscope pour voir par-dessus les têtes de la foule), non seulement la photographie en couleurs, mais le cinéma, la projection dans une grande salle devant un public, et même les effets spéciaux, l'accéléré, le ralenti, le retour en arrière. Il a même le scénario de son premier film, La danse du paveur avec sa demoiselle, mais la sensibilité des pellicules n'est pas encore assez grande pour que ce soit possible. Et l'idée du dessin animé. Et le film enroulé sur des bobines, et les perforations du film qui servent à le faire avancer(réinventées bien plus tard par Raynaud) : tout ça, imaginé à Agen, brevet déposé en 1867 ! Et pas tout à fait inventée, mais perfectionnée en 1891, la photographie en relief, non pas stéréoscopique (où il faut deux photographies et un dispositif optique compliqué), mais ce qu'on appelle anaglyphe (il a inventé le nom), où les deux photos sont imprimées en deux couleurs superposées, et qu'on regarde avec des lunettes avec deux filtres colorés (celles avec lesquelles on regarde les films 3D au cinéma). Tout cela est écrit, plus de trente ans avant que les frères Louis et Auguste Lumière, fabricants de matériel photographique, n'inventent leur cinématographe, et leur procédé de photographie en couleurs, le célèbre autochrome, basé sur les mêmes principes que les siens.

   Puis Alcide prend sa retraite à Paris. Louis suit. Louis Ducos du Hauron termine sa vie à Agen en 1920. Dans la misère, disent les uns. Pas tant que ça, disent d'autres. Il touchait quelques revenus. Mais certainement pas en rapport avec tout ce qu'il a pu apporter, directement ou indirectement, à l'industrie de l'image ❦

 

 


Portrait de Louis Ducos du Hauron par Lumière, 1910

©Wikimedia Commons


  16 janvier 2017. MàJ 18 janvier 2017