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Questions & commentaires ?

 

Bibliographie


Georges Courtès (dir), Le Gers, dictionnaire biographique de l’Antiquité à nos jours, Auch, Société archéologique du Gers, 1999


André LaffargueJean Lannes, Maréchal de France, duc de Montebello, Auch, imp. Th. Bouquet, 1975


Jean-Claude Damamme, Jean Lannes, maréchal d'Empiure, Paris, Biographie Payot, 1987

Georges Courtès, La Fortune du maréchal Lannes, Auch, Bulletin de la société archéologique du Gers, 2e trimestre 1980


Georges Courtès, Un cousin bien encombrant pour le général Lannes, Auch, Bulletin de la société archéologique du Gers, 2e trimestre 1986


Jean-François Soulet, Un mauvais sujet, Bernard Lannes, frère du maréchal , Lectoure, 'Publication du bicentenaire du maréchal Lannes', 1969


Henri Sales, Le divorce du maréchal Lannes, Publication du bi-centenaire de la naissance du maréchal Lannes, Auch, 1969, p. 45-49


Élie Ducassé, « Livre de comptes de Joseph Dupin de Lectoure du 4 août 1837 au 24 juin 1838 », Auch, Bulletin de la société archéologique du Gers, janvier 1994, p. 80


Il faut lire aussi — chose que je n'ai pas encore faite, parce qu'on est toujours puni quand on est loin de Lectoure — l'ouvrage en deux volumes de Pénélope Lefers-Dupac, Le Fils occulté du maréchal Lannes, duc de Montebello, Lectoure, éditions THL, 2009-2010.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sacrée Polette !

Parlons un peu de Polette.

Catherine Jeanne Josèphe Barbe Méric, je ne garantis pas le bon ordre des prénoms, mais peu importe puisque de toutes façons, on l'appelait Polette. Dans un temps très court, elle a laissé aux Lectourois une réputation détestable, une réprobation générale derrière laquelle on peut quand même deviner de secrètes jalousies et des désirs plus ou moins refoulés, que voulez-vous, elle était quand même canon, Polette.

    On n'a pas de portrait d'elle (à ma connaissance) à aucun moment de sa vie, on en est réduit à faire confiance à ceux qui disaient qu'elle était très jolie. Elle avait de quoi taper dans l'œil d'un jeune et fringant officier, au moment où il gagnait ses galons dans le feu de l'action, en se battant contre les Espagnols dans les Pyrénées-Orientales. Lui, il s'appelait Jean tout court, comme son père, comme beaucoup de ses frères et de ses oncles, on ne s'embêtait pas avec les prénoms dans la famille Lannes.

    Bref, il est capitaine à ce moment-là (il faut suivre, parce que les grades vont vite, surtout pour les Lectourois). Nous sommes en 1793, il vient de prendre la redoute de Villelongue et d'y récolter un peu de mitraille qui lui fait une blessure plus décorative qu'inquiétante, le voilà donc en congé de convalescence à Perpignan avec un billet de logement dans la maison Méric, rue Cases cremades (aujourd'hui traduite rue de l'Incendie), près de la place de la Loge. Le citoyen Pierre Méric était un patriote, a-t-on pu lire, mais comme il est mort en 1788 il n'a pas vu surgir la Révolution ; marchand droguiste reconverti en banquier (enfin banquier, c'est lui qui le prétendait), disons assez aisé. Sa veuve demeure là avec son fils Jean (qui sera plus tard maire de Perpignan) et sa fille Catherine Jeanne etc. Polette. Il y a deux autres filles dont on ne parle pas. La rencontre de Polette et Jean a tout l'air d'un coup de foudre réciproque. La mère Méric, Marie-Thérèse, a fort à faire pour surveiller les élans de sa fille délurée. Les militaires, elle s'en méfie comme de la peste. S'il n'y avait pas ces devoirs d'hospitalité républicaine… Plus ou moins guéri de ses blessures, le jeune Lannes reprend du service, mais il revient. Souvent. Et le 19 mars 1795, c'est le mariage. Témoin du marié, le général lectourois Banel. Marie-Thérèse, toujours farouchement opposée à cette union, boude dans son coin et n'assiste pas à la cérémonie. Ensuite, la routine reprend, les hostilités se passent de l'autre côté de la frontière, à Figueres.

    Polette suit son mari. La guerre, c'est amusant cinq minutes, et puis on s'en lasse vite quand on n'a pas la vocation : bref, Polette s'ennuie. Elle ne veut pas rester là, elle ne veut pas rentrer chez sa mère. Je vais t'emmener chez moi, dit Jean, tu verras comme c'est beau Lectoure. Je vous épargne tous les arguments qu'il déploie, vous les connaissez déjà.

    Voilà Polette chez les Lactorates, au bas de la rue Matabiau, dans la maison familiale des Lannes. Ce n'est pas le grand luxe, mais les Lectourois sont tellement fiers de leur déjà héros, qu'ils pressent de toutes parts pour l'entendre raconter ses batailles, et ils adoptent la jolie colonelle comme une des leurs, alors au début tout va bien. Maintenant Lannes guerroie en Italie, sous les ordres d'un type de son âge, un nommé Napoléon Bonaparte. Il remporte des victoires à tour de bras et des blessures un peu partout. Accessoirement, il gagne de l'argent et quand il revient à Lectoure, il retrouve Polette et il achète des métairies (rester un « paysan dans l'âme », c'est plus facile quand on a les moyens). Mais chez les Lannes, ce n'est toujours pas le grand luxe, et Polette se sent un peu à l'étroit. Il y a là Bernard, le fils aîné, le seul qui ait fait des études, il a été au séminaire et il est prêtre, curé constitutionnel, mais ce n'est pas pour autant le plus malin. Plus tard, il jettera sa soutane aux orties et, pistonné par Jean, il sera préfet de l'Eure puis des Hautes-Pyrénées, où il fera vite la preuve de son incapacité. Pour l'instant, c'est lui qui est chargé de gérer les biens de Jean.


La maison Lannes, rue Matabiau (aujourd'hui rue Montebello)


    Polette peut s'installer en ville dans ses appartements privés, entre autres l'ancienne orangerie de l'évéché, près du chevet de la cathédrale. Elle peut se meubler et s'habiller à son goût, même si elle enrage de devoir rendre des comptes à Bernard. Que voulez-vous qu'elle fasse dans cette petite ville ? Elle essaie de s'amuser, de sortir. Elle est de toutes les fêtes et de tous les bals. On la voit souvent en compagnie d'un jeune muscadin toujours habillé à la dernière mode, il s'appelle Cézerac, c'est le fils d'un greffier et il n'a apparemment pas d'autre occupation que de fréquenter les cabarets, les cercles et les réunions mondaines. Autant dire que Lectoure commence à jaser. Surtout que Polette et Cézerac dissimulent de moins en moins leur relation.

    Lannes, maintenant général, revient d'Italie en coup de vent. Il doit très vite repartir à Lyon, et de là à Marseille, et puis à Toulon, où il va s'embarquer avec son armée pour l'Égypte.

    Un jour de décembre 1798, Polette annonce qu'elle va voir sa famille à Perpignan. Elle grimpe dans la voiture, toujours accompagnée de Cézerac, et fouette cocher ! En réalité, il semble qu'elle se soit arrêtée à Toulouse (où elle a été reconnue par un Lectourois, le monde est petit), et elle repart donc vers Montauban. Le 22 février 1799, elle y met au monde un garçon, qu'elle prénomme Jean-Claude, et que l'on appellera donc Isidore. Elle le laisse en nourrice à Castelsarrasin, et revient à Lectoure, l'air de rien. N'empêche, on voit bien qu'elle était partie un peu empâtée de la taille, et qu'elle revient toute svelte.

    Les gens se remémorent alors les visites du général, les dates, et comptent sur leurs doigts. On a beau compter et recompter, avec des preuves par neuf, le compte n'est toujours pas bon. Comme si, à un certain niveau, on pouvait échapper aux lois de la nature…

    Là-bas, en montant à l'assaut de Saint-Jean d'Acre à la tête de ses soldats (c'est qu'il ne fait pas semblant, lui…), le général a été sévèrement blessé. On a craint pour sa vie. Et la rumeur s'est répandue jusqu'à Lectoure, véhiculée entre autres par un cousin mal intentionné, Barthélémy Lannes : le général Lannes est mort ! L'effet désastreux de cette nouvelle est que la mère du général en meurt de chagrin, à cinquante-huit ans. Polette et Cézerac ne se gênent plus, enfin encore moins qu'avant. Bernard tente de récupérer l'héritage de son frère, et Polette, pour sauvegarder sa part des biens de son époux, n'a pas d'autre ressource que de faire valoir l'existence de son fils. Désormais, Polette fait admirer à qui veut le beau bébé du général Lannes.

    Seulement voilà,comme dans les bons feuilletons, le général n'est pas mort : blessé seulement ! Il revient à Lectoure pour signifier à Polette qu'il demande le divorce, pour cause d'adultère caractérisé. Le jugement, rendu en 1800, lui donne raison. Il ferait beau voir qu'on lui reprochât à lui, le héros, d'avoir de son côté fait dans ses pérégrinations guerrières quelques accrocs au contrat ; qu'on vienne lui parler d'une belle Milanaise… Tout ça, ça ne compte pas. Trois mois après le divorce, il épouse Louise Antoinette Scholastique de Guéhéneuc, une très choupinette aristocrate (d'elle, on a des portraits) qui lui donnera cinq enfants bien légitimes.


Louise de Guéhéneuc, miniature par Isabey, musée du Louvre, ©Wikimedia Commons >


    Polette reste avec Jean-Claude Isidore sur les bras. Et Cézerac ? Soit qu'il n'assume pas cette paternité qui lui retombe dessus, et que Polette privée de ses ressources perde tout intérêt, soit que lui-même, pour les mêmes raisons, n'intéresse plus Polette… Cézerac s'évanouit dans la nature.

    Elle ne perd pas trop de temps pour se rétablir. On aimerait savoir comment cela s'est passé dans le détail. Elle était assez liée aux Dupin, la famille de Jean-Baptiste Dupin, un autre général lectourois, notamment une sœur à lui, boîteuse, qui lui servait officieusement de chaperon dans la société lectouroise. Le 22 février 1801, l'ex-générale Lannes épouse Joseph, un frère de Jean-Baptiste et de la boîteuse. Joseph a fait des études de droit et il est lui aussi greffier, ou avocat. Un homme tout ce qu'il y a de sérieux. Il prend Jean-Claude en charge et lui donne par contrat 1/6e de ses biens. Il a hérité de son père l'hôtel des Trois Boules, l'actuel presbytère face au parvis de la cathédrale et face, un peu plus loin, au portail de l'ancien évêché racheté par Lannes.

    Joseph et Polette entreprennent de grands travaux pour rénover cet hôtel, qui a fière allure avec son grand portail aux trois boules de pierre et ses deux minuscules boutiques de chaque côté. De ses fenêtres, Polette est aux premières loges pour voir son ex lorsqu'il rend des visites à sa ville natale. Bien plus tard, en 1834, assistera-t-elle à l'érection de la statue de ce même ex sur la promenade du Bastion, ou entendra-t-elle seulement de loin les flonflons des fanfares et les échos des discours ? On est réduit à imaginer ce qu'on veut, car madame Dupin s'est refait une dignité et elle ne fait plus parler d'elle. Elle a trois enfants de Joseph Dupin : Hermine Jeanne en 1802, Tà19hérèse Hélène autrement appelée Telchide en 1804, et Adolphe Joseph en 1807. Elle n'a pas renoncé à faire reconnaître Jean-Claude comme fils de Jean Lannes, mais elle a échoué dans ses procès successifs, bien que le grand avocat Berryer eût mis en évidence les lacunes et approximations du premier jugement ; jusqu'à ce que le malheureux Jean-Claude ne reprenne un combat épuisant, car il meurt en 1817, à dix-huit ans.

    Polette quitte ce monde en 1850. Son fils Adolphe hérite de l'hôtel des Trois Boules, puis la fille d'Adolphe, Valentine, épouse Francès, veuve sans enfants, le lègue à la paroisse Saint-Gervais qui en fera le presbytère au début du XXe siècle. Nous sommes nombreux à y avoir appris les principes sacrés du catéchisme, comme quoi il ne faut jamais jeter la pierre (et encore moins, les trois boules) à la femme adultère (en fait non, au catéchisme il n'était pas question de parler d'adultère).

    Polette, coupable, et victime d'une société bien cruelle aussi, sans doute…❦

  13 mai 2019. Dernière MàJ 2 juin 2019.