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Questions & commentaires ?

**Dr Trouette, Demande d'emploi en l'an XII, BSAG, 1er trimestre 1962

G. Brégail, Les bourreaux à Auch, Auch, Cocharaux, 1923

***J.-F. Bladé, Antiqui Juris amoenitatis, Revue d'Aquitaine, t. III, 1858-1859

*Gilbert Sourbadère, Daniel Hourquebie, Histoires de la Révolution en Gascogne, illustrations de J.-C. Pertuzé, Loubatières, 1989

****Jean-François Bladé, Les Nouvelles, présentation et illustrations par J.-C. Pertuzé, Loubatières, 2000

 

 

Les sales tours
du bourreau

 

 

 

 

Rascat, c'était son nom. On n'est jamais responsable de son nom, il vient de très loin, et on n'est pas obligé de traîner comme un boulet le défaut ou la particularité d'un ancêtre lointain. Même l'hérédité a ses limites. Et puis, je me trompe peut-être. Peut-être que Rascat n'est pas la forme gasconne de l'anglais rascal, qui vient lui-même du vieux français, autant dire de l'occitan, même origine que racaille, autrement dit râclure, coquin, gueux, voyou, vous voyez le genre : pas très recommandable. Bon, peut-être que le nom n'a rien à voir, mais comme je ne peux pas m'empêcher de faire le rapprochement, je vous en fais profiter. Vous en faites ce que vous voulez.

   L'individu, en revanche, a tout à voir, si l'on s'en tient aux faits et aux commentaires des historiens. Il arbore tous les défauts possibles, avec le physique de l'emploi : petit, trapu, la mine basse, sournois, cupide, menteur, hypocrite. S'il nous faut bien l'afficher dans notre salle des pas-Illustres, c'est dans le genre exposition au pilori. Pour nous dédouaner un peu, disons que ce n'est pas un pur Lactorate, il est né à Nègrepelisse en Quercy, qui n'était pas encore en Tarn-et-Garonne, vers 1759. Il s'appelait Jean Rascat, et il était exécuteur des arrêts criminels, autrement dit : le bourreau.

   Sa biographie n'est pas très détaillée. On sait seulement qu'il a commencé le métier vers 1780 à la sénéchaussée d'Armagnac, à Lectoure, qui était alors le siège d'une très vaste juridiction, et qui se devait par conséquent d'avoir un bourreau, et sans doute des aides-bourreaux. Après son apprentissage, avec les anciennes méthodes (on ne guillotine pas encore, on pend, et c'est un travail très physique, à la fois de routines et d'inefficacités, loin des automatismes glacés qu'on voit au cinéma), il va travailler quatre années à Agen, de 1784 à 1788.

   De là, il se présente à Auch et il est accepté comme maître exécuteur. On se doute que la période qui s'annonce va être fructueuse, mais Rascat ne se signale pas par un zèle particulier. En 1790, il démissionne et va passer deux ans à Bordeaux comme aide-exécuteur. Puis il revient à Auch et reprend sa place d'autant plus facilement que son successeur, dans l'intervalle, a été condamné à quatorze ans de fers pour vol d'une jument et autres broutilles. Les bourreaux ne sont pas des enfants de chœur.


Ce qui reste de la sénéchaussée (et pas du sénéchal) à Lectoure. Photographie ©Morburre, Wikimedia Commons

Dartigoeyte au théâtre, visé par une brique.


La Commission militaire siégeant.


Illustrations des Histoires de la Révolution en Gascogne, de Daniel Hourquebie et Gilbert Sourbadère, Toulouse, Loubatières, 1989.

 En 1794, une commission militaire venue de Bayonne s'installe chez le célèbre aubergiste Alexandre (là où se trouve le non moins célèbre hôtel de France) pour faire enfin régner l'ordre révolutionnaire (soit : plus de 1400 livres de repas, boissons et liqueurs, nous sommes en Gascogne, quoi). Quelques jours avant, lors d'une réunion au théâtre d'Auch, un énergumène a lancé une brique en direction du terrible représentant du peuple Dartigoeyte, sans le toucher*, mais l'attentat terroriste étant avéré, la commission convoque Rascat pour lui demander si la guillotine est prête, vu que quarante exécutions, au bas mot, sont prévues pour le lendemain. Rascat, qui n'a pas bien compris à qui il avait affaire, répond qu'il ne sait pas, faut voir, peut-être qu'il manque des pièces, et qu'il faut qu'il aille chercher un aide à Lectoure, parce que quarante exécutions, il n'y arrivera pas tout seul. Bon, répond la commission, on va faire venir notre exécuteur de Pau, à tes frais, et tu y passeras en premier. Alors Rascat s'empresse de faire ce qu'on lui a demandé. Le lendemain, la commission a prononcé six condamnations, et Rascat passe toute la journée, et on finit à la lumière des torches. C'est laborieux. Le jour suivant, il y a quatre condamnations à mort, dont une par contumace, mais là ça va être pire.

La guillotine auscitaine, aux mains de Rascat, n'est pas une science exacte. Le troisième et dernier condamné du jour passe comme la veille à la lueur des torches. Il s'agit d'Alexandre de Long, de Marciac, conseiller au parlement de Toulouse.

Peut-être que Bladé s'est inspiré de lui pour une de ses nouvelles, Le Président de L… : la guillotine ne fonctionnant pas, on annonce au Président condamné qu'il ne passera que le lendemain. Alors ce noble personnage, lassé d'attendre, ordonne qu'on lui apporte des outils, effectue lui-même la réparation, et s'offre au supplice sans plus tarder. On ne sait pas si le vrai Alexandre de Long a eu l'occasion d'exercer lui-même ses talents de bricoleur, ce qui n'eût pas manqué de panache.


Illustration, Jean-François Bladé, Les Nouvelles, Toulouse, Loubatières, 2000.


   La commission, ayant eu sa ration de spécialités locales et de sang, disparaît. Rascat peut souffler, et se remettre à ses occupations plus paisibles : son travail de routine, appliquer la dernière condamnation : promener dans la ville Catherine Duffau, la pauvre servante d'Alexandre de Long, munie de l'écriteau « Mauvaise citoyenne et fanatique décidée » ; et poursuivre ses trafics habituels, proxénétisme, recel, complicités de petits délits ordinaires…

   En 1798, il accepte contre argent comptant de faire évader deux femmes emprisonnées. Il se procure des fausses clés, remplit sa mission, et se fait bêtement pincer. Résultat, le voilà condamné à deux ans de réclusion, et à deux heures d'exposition au pilori. Chacun son tour, voilà le bourreau à la place de ses clients.

   Ses deux ans accomplis, sans travail, il erre entre Auch, Tarbes (où il est répertorié comme maître-exécuteur entre 1802 et 1818, puis aide-bourreau jusqu'en 1828) et Lectoure qui semble être son port d'attache. Il s'est marié avec Bernadette Baurens, née en 1755 à Auch, et leur fils Joseph Rascat naît en 1802 à Lectoure. Ils ont eu d'autres enfants avant : François, né en 1792 et mort à six ans, en 1798. En 1804, Rascat écrit d'Auch (rue de la Treille, l'adresse du bourreau, peut-être que son successeur l'héberge, ou lui prête sa boîte à lettres ?) une lettre au ministre de la justice, au ton et à l'orthographe également pathétiques, pour solliciter un emploi dans sa spécialité, car il ne peut plus nourrir ses enfants**. Lettre demeurée évidemment sans réponse.

   Rascat se retire à Lectoure, où il vit misérablement — dans la tour du Bourreau, sinon où ? — de travaux dégoûtants, vidange, équarrissage (il vend les peaux des bêtes qu'il écorche la nuit) que personne d'autre ne veut faire. En 1833, la Chancellerie lui accorde enfin un secours annuel de 200 livres. Pour cela il doit régulièrement se rendre chez le notaire Bladé qui lui délivre son certificat de vie. C'est parfois le jeune Zéphyrin, le fils du notaire, qui lui remet le précieux papier, de la main à la main, sans se servit d'un intermédiaire, genre cuiller ou pincettes (on ne touche jamais un objet destiné au bourreau). Il s'en souviendra. Oui, voici notre incontournable Zéphyrin Jean-François Bladé. Quand on démolit l'ancienne sénéchaussée, en 1835, le vieux Rascat rôde parmi les gravats, et le petit Bladé est là, qui lui pose des questions. Plus tard, en 1839, ils se reverront encore. Bladé conservera sa fascination pour les exécuteurs de l'Ancien Régime, évoqués dans une série d'articles pour la Revue d'Aquitaine***, et aussi dans ses premières nouvelles, comme L'Abbé de Salluste, Le Président de L… déjà cité, ou surtout Le Bourreau retiré, où le personnage central est nommé par les initiales I. R. comme Jean Rascat****. Il faut dire que le vieux Rascat, vu par le jeune Bladé, semble exprimer le regret de sa vie passée et suscite plus la pitié que l'horreur. Tout le monde a droit, au moins, à des circonstances atténuantes (si on peut en trouver quelque part).

   Ensuite, Rascat s'installe à Périgueux, où son fils Joseph travaille. Il fait quoi, Joseph ? Devinez. Ce n'est pas génétique, c'est qu'on n'a pas le choix, quand on est fils de bourreau, la filière est toute tracée : on est bourreau soi-même. Aide-bourreau à Bordeaux vers 1828, exécuteur-adjoint des arrêts criminels pour le département de la Dordogne, à Agen en 1855-56, enfin bourreau à Pau de 1856 à 1870. Il meurt en 1871 à Pau, fin de la dynastie. Jean Rascat s'est éteint à Périgueux le 7 décembre 1845, âgé de quatre-vingt-sept ans.

   Il ne survit un temps que dans le langage, car Bladé nous dit que le nom de « rascat » s'était répandu, au moins dans le Lectourois, pour désigner le bourreau dans les contes populaires. Et c'est ainsi que lo Rascat peut encore surgir d'entre les pages d'un livre, ou les lèvres d'un conteur. Vous êtes prévenus ❦

  1er avril 2017. MàJ 16 avril 2017