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Questions & commentaires ?


Bibliographie


Nathalie Preiss, Les Physiologies en France au XIXe siècle. Étude historique littéraire et stylistique 

Guy Thuillier, La presse nivernaise au XIXe siècle, Annales de Bourgogne, T. XXXVIII, n° 149, janvier-mars 1966, p 5-41


Œuvres d'Ulysse Pic :


Ulysse Pic - Démocrite, Physiologie du Lectourois et de la Lectouroise, Auch, imp. de J. A. Portes, 1842


Don Raphaël, ou la Confession, esquisse dramatique, 1847


Illusions bonapartistes, Paris, Lévy, 1849


[Pic Dugers], Le Dieu des riches et le Dieu des pauvres, Paris, Blanchard, 1849


Vive l'empire !, avec Jules Hermann, Paris, Garnier, 1852


[Pic du Gers], Histoire sainte de Lhomond mise en formules d'après la méthode de simplification historique de M. Pic du Gers, 1854


L’Italie sans Rome, 1862
Mnémonie classique, 1874


Lettres gauloises sur les hommes et les choses de la politique contemporaine, Biographie de l'auteur, Vicissitudes du Nain jaune, Paris, A. Faure, 1865


L'Éclat, 1879

Ulysse Pic, épique (et colégram)

On court toujours le risque d'une désillusion. On cherche Ulysse, on trouve Bernard. Bernard est un joli prénom, mais il est moins exotique, moins porteur de rêves de voyages, que celui d'Ulysse.

    Bernard Pic est né le 19 avril 1820 au faubourg Saint-Gervais, fils de Jean Pierre Pic et de Marie Gauran. Les Pic, originaires d'Auch, sont connus dans toute la Gascogne, sous le surnom de Fondette, pour leurs voitures qui sillonnent les routes, assurant des transports en tous genres, de voyageurs ou de marchandises.


L'acte de naissance de Bernard Pic, pas Pique. Archives départementales du Gers. Merci à ma cousine Michèle, et à Madame Maryse C.


    Le jeune Bernard reçoit semble-t-il une bonne éducation, d'abord à Lectoure, puis au lycée d'Auch. Il faut croire qu'il est doué pour l'écriture et le maniement des idées, parce qu'en 1842, à 22 ans donc, il publie son premier livre, Physiologie du Lectourois et de la Lectouroise. Heureux temps où l'on n'a pas à chercher un éditeur, il suffit d'aller trouver un typographe qui imprimera votre livre pour une somme modique, à charge pour vous de le vendre dans votre petit cercle. Pour l'occasion (ou était-ce avant, je l'ignore), Bernard a jugé plus opportun de changer de prénom, il s'appelle désormais, et quasi-définitivement, Ulysse. Ulysse Pic, à quoi il s'ajoute un pseudonyme, Démocrite. Le prénom est bien choisi, pour un fils de voyagiste, sa vie ne sera qu'une longue pérégrination, certes pas autour du monde, ni même autour de la Méditerranée, plutôt un perpétuel Tour de France, avec des passages en Belgique et en Italie, une épique Odyssée ponctuée, comme il se doit, de mille périls.

    Mais restons sur cette Physiologie du Lectourois et de la Lectouroise, qui peut être, tout de même, au centre de nos préoccupations lactorates. En ce temps-là, la mode est au titres pseudo-scientifiques pour traiter de tous les sujets, y compris les plus futiles. Aujourd'hui, avec le même manque d'imagination, on écrit volontiers un Petit traité de… (à l'usage des…). Brillat-Savarin a commencé, avec sa Physiologie du goût. D'autres ont suivi. La Physiologie est devenue un genre littéraire à part entière. Et donc, Ulysse emboîte le pas. Ce petit livre présente divers types de personnages observables à Lectoure, et sans doute ailleurs, mais Ulysse insiste sur la spécificité lectouroise. Il décrit principalement la faune fréquentant les cafés et cabarets, oisifs, demi-soldes, grisettes. On n'est pas loin des descriptions de l'abbé Dominique Dupuy, brillant naturaliste, né dans la maison qui était alors au pied du clocher, dans ses Mémoires d'un botaniste. On ne peut pas dire qu'Ulysse Pic décrit l'ensemble de la société lectouroise : paysans, artisans et bourgeois sont un peu laissés de côté, mais il fait preuve d'une finesse d'observation et d'un humour prometteurs.


Physiologie du Lectourois et de la Lectouroise, extrait. Couverture du livre, et illustration inédite.

Dieu a créé deux sortes de culs-blancs.

   Le premier, volatile sémillant et guilleret habite les haies fleuries de la Gascogne ; il aime le printemps, les fruits, le murmure des ruisseaux et l'ombre des bocages. Une touffe de plumes blanches reluisant sous sa queue lui a valu le nom gracieux de Cul-blanc.
    Le second, bipède svelte et fluet, habite la ville de Lectoure ; il aime à flâner et à médire, il adore les femmes, les haricots et la cuisse d'oie… D'où lui vient non nom ? Nul ne le sait. En vain j'ai déchiffré les inscriptions tauroboliques dans nos vieilles ruines ; j'ai parcouru nos vieilles chartes, nos vieux parchemins, j'ai interrogé les vieillards, les dictionnaires, l'histoire naturelle de M. de Buffon, et, nulle part je n'ai trouvé une étymologie satisfaisante.
    Nos grand'mères, qui ont connu le Cul-blanc dans sa pureté originelle, et qui, depuis si long-temps, ont soulevé le voile sous lequel doit se cacher ce mystérieux secret, disent que ce nom est une fausse et horrible antithèse… Alexandre Dumège, à qui j'en ai parlé, n'y a vu que du noir… Il m'est donc impossible de satisfaire, sur ce point, votre curiosité, ô aimables lectrices.
    Croyez-moi, prenons notre comparaison sans plus chercher, sous la queue de l'intéressant volatile dont je vous parlais tout à l'heure, et permettons à l'imagination de parer d'un reflet séduisant cet obscur dédale où la science est en défaut.
    On ne peut guère mieux savoir, non plus, à quelle date remonte le Cul-blanc. César n'en parle pas dans ses commentaires, les troubadours ne l'ont pas connu puisqu'ils ne l'ont pas chanté. Il est donc présumable qu'il apparut à cette époque où une génération nouvelle quitta la perruque à marteaux pour le toupet, et le premier Cul-blanc connu dut porter un habit à queue d'hirondelle.

   Depuis ce temps, il a suivi la marche progressive de la société.
Le Cul-blanc de Lectoure (il n'y en a pas ailleurs), prend ce nom à vingt-un ans, c'est-à-dire lorqu'il devient majeur émancipé. Le premier usage qu'il fait de ce titre, c'est de payer ses vieilles dettes et de laisser croître sa barbe en dépit des récriminations de sa famille. Dieu qui donne sa pâture aux petits oiseaux, lui a donné des parents qui jouissent d'un petit revenu de 1200 livres… Il est logé, nourri et vêtu au foyer paternel ; et c'est ainsi que la providence, au début de la vie, le préserve des deux plus grands soucis que l'homme puisse rencontrer ici-bas : la faim et les tailleurs.
   À l'abri de ces infirmités, le Cul-blanc se lance dans la vie avec un paletot, une paire de bottes neuves et une pipe culottée. Le dimanche il se permet un extra de cigarres de quatre sous.(…)


    Après ce coup d'essai, il est employé un temps à la sous-préfecture de Lectoure, puis il devient journaliste. Chaque chef-lieu d'arrondissement possède alors son journal, où l'on chronique les chiens écrasés locaux et la politique nationale. La presse est interactive, les lecteurs commentent et engagent des polémiques sans fin, avec des formes un peu plus soignées, dirons-nous, que les commentaires d'aujourd'hui sur l'internet. Il semble avoir débuté au Mans, au journal L'Union de la Sarthe, en 1844, puis il est à Lyon, au journal Le Rhône, en 1846 dans le Nivernais à La Sentinelle. Ses idées politiques sont plutôt conservatrices, mais il devient progressivement républicain, autant dire qu'il est plutôt mal vu. Cela lui vaut quand même un courrier élogieux de George Sand sur ses prises de position courageuses. Il laisse cependant l'image d'un perpétuel trublion, en butte à des procès répétés.

Le banquet d'Autun

    Et voici le fameux banquet d'Autun, en novembre 1847. Un grand banquet politique où doivent s'exprimer plusieurs orateurs, et non des moindres, excusez du peu, on attend impatiemment le grand poète Alphonse de Lamartine, qui doit prononcer un grand discours. Las ! il s'est décommandé au dernier moment, sous on ne sait quel prétexte. Grande déception dans la salle. On demande à Ulysse Pic de prendre la parole, un pis-aller, faute de mieux. Mais le jeune homme trouve là une occasion inespérée de proclamer ses idées. Il se lance dans un long discours enflammé qui dissipe chez ses auditeurs les vapeurs du repas et de ses bons vins. Emporté par son élan, il propose même de porter un toast au suffrage universel, et d'enthousiasme tous les convives, bourgeois conservateurs, voire réactionnaires, debout, lèvent leur verre à cette idée révolutionnaire. Comment se remettront-ils le lendemain, remis de leur gueule de bois, de cette initiative funeste, on ne sait pas. Mais cela vaudra à Ulysse Pic une lettre de Lamartine pas piquée des vers, où il traite son remplaçant au pied levé de communiste, injure suprême.

En 1848, après un meeting particulièrement enflammé, on lance après lui la Garde nationale et on l'expulse du département de la Nièvre.

Les Libres Penseurs

 

 

 


On ne connaît pas de portrait ou de photographie d'Ulysse Pic. Ici, son ami Anselme Bellegarrigue, né à Monfort en 1813.

    En 1848, il se retrouve en compagnie de quelques amis, à Mézy-sur-Seine, près de Meulan-en-Yvelines, chez Anselme Bellegarrigue. Un Gersois, né à Monfort en 1813, qui a lui aussi fréquenté le lycée d'Auch, lui aussi journaliste (il a fondé à Toulouse un journal, La Mosaïque du Midi, rempli de chroniques et de fictions plus ou moins historiques) mais, piètre gestionnaire, il a laissé tomber et il est parti en Amérique, pour y découvrir les vertus de la démocratie. Il vient de rentrer en France, la tête remplie d'idées progressistes. Bellegarrigue est resté un modèle pour les tenants de l'anarchisme. Il y a là le jeune Joseph Noulens, de Condom, poète, journaliste et député du Gers à venir, qui fondera la fameuse Revue d'Aquitaine. Et le quatrième est un Périgourdin, Jules Clédat, poète en sa langue d'oc. Tous, farouchement républicains, et même, disons le mot, anarchistes, fondent la Société des Libres Penseurs. Leur but est de publier des brochures pour diffuser leurs idées. La Société des Libres Penseurs tient neuf jours avant d'être interdite, et ses membres menacés d'arrestation. Ils s'égaillent dans la nature. Ulysse Pic part à Bruxelles. Il s'appelle pour l'occasion Monsieur Bernard (voilà le prénom originel qui réapparaît). Mais là, privé de moyens d'existence, il rentre discrètement en France et trouve asile, lui le libre penseur, dans un couvent à Abbeville, où il vit en reclus comme un moine. Pour occuper son temps, il perfectionne sa méthode, appelée mnémonie, qui est censée permettre d'organiser sa pensée en mémorisant des notions essentielles. Au bout de six mois, il retourne en Belgique et cette fois il va d'école en collège pour diffuser sa méthode, qui remporte un franc succès, et qu'il ne cessera d'améliorer à l'avenir.

    En 1852, après le coup d'État de Napoléon III, il pense pouvoir rentrer en France, estimant que le gouvernement ayant changé, on peut l'avoir oublié. Raté. Aussitôt arrivé, aussitôt pris, le voilà dans une cellule qui n'est plus de moine, pour six mois à la prison de la Conciergerie.

Le bonapartiste

    Libéré, l'ex-proscrit se retrouve à Tarbes, où on lui offre la direction de La Tribune impériale, puis il va à Agen au Journal de Lot-et-Garonne, et l'année suivante, en 1855, à Dijon pour fonder Le Moniteur de la Côte-d'Or. Pas plus d'un an en poste. En 1856, il retourne à sa vieille marotte, l'art d'apprendre l'histoire par le moyen de son infaillible méthode, qu'il dispense largement au cours d'une longue tournée de conférences à succès. Et puis en 1859, il reprend la plume en tant que correspondant pour plusieurs journaux sur la campagne d'Italie, ce qui lui donne matière pour écrire un livre, L'Italie sans Rome (1862). En 1861 le voilà au Messager de Nice, et retour au Moniteur de la Côte-d'Or. En 1863, il rejoint le Gersois Paul Granier de Cassagnac, le redoutable bonapartiste, ennemi juré de la République (le nimportequiste, entendez n'importe qui, n'importe quoi plutôt que la république), l'inventeur du terme la Gueuse pour désigner la République, toujours prêt à se battre en duel avec ses adversaires, et journaliste à La Nation. Il est bien loin, le temps où Ulysse Pic était un militant anarchiste. Mais l'idylle dure peu, comme d'habitude. Le voilà au Nain jaune, où il rédige une série d'articles qui seront réunis en un volume, Les Lettres gauloises, ou les hommes et les choses de la politique contemporaine (1865). Et au Charivari, dont il est rédacteur en chef. Ses articles sont signés de ses divers pseudonymes : Pic du Gers, Pic Dugers, Jean des Spélugues, Adam Lux…

Le dernier éclat

    La guerre de 1870, la fin de l'Empire, mettent un terme provisoire à ses activités. On le retrouve en 1878, rédacteur en chef de Paris capitale. S'il est resté jusque-là bonapartiste, il prend maintenant ses distances avec le mouvement, pour enfin s'en séparer avec quelque fracas. Les bonapartistes l'accusent de désertion. Il leur réplique avec un vigoureux pamphlet publié dans un nouvel hebdomadaire, L'Éclat, qui ne dure que trois numéros. Dernier éclat d'Ulysse Pic. Il se retire à Nice, ou dans sa région, et on perd sa trace.

    Ou presque, car l'Administration française ne perd jamais ses ouailles ; il suffit de tomber sur le bon registre : celui de l'état-civil de Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes), qui nous apprend que l'homme de lettres s'est éteint le 14 novembre 1896, à l'âge de 76 ans ; et le registre du recensement de cette même année, grâce auquel on sait qu'il résidait rue de Saint-Georges, avec sa femme née Amélie Hébrard, âgée de 52 ans.

    Pas comme son ami Bellegarrigue qui, lui, n'avait jamais renoncé à ses opinions anarchistes, et qui partit se perdre en Amérique du Sud, revenu à l'état de nature, et pêchant dans le Pacifique sans souci de registres.


Fin de bio : l'acte de décès de Bernard Pic, dit Ulysse Pic dans le monde littéraire (archives numérisées des Alpes-Maritimes, ville de Villeneuce-Loubet, année 1896, acte n° 16).


    Ulysse Pic, Lectourois jusqu'à son premier livre, et parti dans une errance sans fin, sans jamais retrouver son île natale…❦

  Mise à jour : 8 avril 2017