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Questions & commentaires ?


Bibliographie


É. Ducasse, Joseph Du Chesne, sieur de la Violette, BSAG, 1986, p. 448

Le Sieur de la Violette

Du Chesne, sieur de la Violette

Joseph Du Chesne, dit Quercetanus, seigneur de la Violette, est un pur Lactorate, né en 1546. Il fut écrivain et poète, mais surtout chimiste, médecin — et, s'il vous plaît, médecin personnel du roi Henri IV. Un pas si mauvais médecin, puisqu'il mourut avant son patient, en 1609. Enfin, ces choses-là se discutent : beaucoup n'étaient pas d'accord, comme on va le voir.

   Mais d'abord, il y a quelque chose qui cloche, dites-vous. Du Chesne, Du Chêne, Duchêne, de quelque façon qu'on l'écrive, ce n'est pas très gascon. Vous avez raison. En bon gascon lactorate, on s'appelle deu casse, Ducasse, Ducassé. Le père de notre Joseph s'appelait Jacques Ducassé. Et il venait très probablement du berceau de la grande tribu des Ducassé, le hameau de Navère. Dans la vie, il était chirurgien à Lectoure. Chirurgien, à l'époque, ce n'était pas le métier prestigieux d'aujourd'hui, c'était souvent le complément obligé du métier de barbier : on vous rase, on vous coupe la peau, on doit bien arrêter le sang, recoudre s'il le faut, et de fil en aiguille (n'est-ce pas) on apprend à soigner, à tailler dans le vif quand il faut, à mettre les mains dans le cambouis, ce que ne font pas les médecins drapés dans leurs robes et leur savoir tout en latin. Mais un bon chirurgien peut gagner beaucoup d'argent, acheter des maisons et des domaines dont un, par exemple, qui s'appelle la Violette, la Biouletto, situé quelque part au bord du Gers, près du Port-de-Pile. J'ai bien dit Port, pas pont. Le Pont de Pile viendra après. Pour l'instant il n'y a qu'un petit pont, et peut-être même pas sur le Gers, mais sur un ruisseau, le pont de la Biouletto. Enfin, c'est assez pour pouvoir s'intituler Sieur de la Violette, et de Sieur passer à Seigneur, même si ce titre n'a pas été octroyé officiellement.

   Le jeune Joseph fait des études, littéraires bien sûr, il faut toujours commencer par apprendre le latin. À Bordeaux, il se fait un ami, un Gascon comme lui, Guillaume Salluste du Bartas, qui sera un de nos plus grands poètes. Puis il va suivre des études de médecine et de chirurgie à Montpellier. Pendant ce temps, Lectoure la Protestante a été assiégée et prise par Blaise de Monluc. Devenu médecin et chirurgien, le jeune Ducassé francise son nom en Du Chesne mais il fuit la France qui menace et maltraite les Huguenots. Il voyage en Allemagne, puis en Suisse. En suivant les armées en campagne, il apprend à soigner les blessures causées par les mousquets et autres armes à feu. Il fait la connaissance de lettrés et de médecins qui lui font découvrir les doctrines et les idées de Paracelse. Paracelse, c'est une autre vision de la médecine, qui mêle tout, chimie, alchimie, magie, mais qui ouvre aussi la voie à des choses nouvelles, face à la vieille médecine hippocrato-galénique. Du Chesne, sans adhérer à tout, suit cette voie novatrice.

   Du Chesne épouse la veuve d'un riche Lyonnais, Anne Trie, ou de Trye, qui est la petite-fille d'une grande figure de l'humanisme de la Renaissance, Guillaume Budé. Il s'installe à Genève et adopte le calvinisme. Il est pris pour cible dans un livre par un médecin nommé Aubert, tenant de la médecine traditionnelle, il lui répond par un autre livre, et les débats n'en finissent plus. Toute sa vie, Joseph Du Chesne ne cesse d'écrire, surtout sur ses recherches en chimie et médecine, mais aussi du théâtre et de la poésie, jamais coupée de ses préoccupations religieuses, morales et médicales.

   En 1583, il publie Le Morocosme, un recueil de petites poésies sur la folie, vanité et inconstance du monde. En 1587, c'est Le Grand Miroir du monde, un long poème en alexandrins qui expose sa science et ses convictions, le tout à la gloire de Dieu, qui mêle tout ce qu'il convient de connaître à l'époque, la Bible, la mythologie antique, l'alchimie, les connaissances scientifiques. Là-dedans, il n'oublie pas ses origines, et il trouve la meilleure illustration de la grande ronde de l'univers , en le comparant au rondeau gascon dansé au son de la cornemuse. Il connaît Copernic, mais pour les besoins de sa cause il déclare ne pas adhérer à ses principes.

Ainsi près de mon Gers, de dedans quelque bourgade
Aux brandons de Saint-Jean, la champêtre brigade,
Rande d’un pas réglé or’ arrière, or’ avant,
Au son de la Musette animée de vent.
J’ouis quelqu’un, cependant, qui le Centre conteste
Devoir bouger plutôt que le grand Rond céleste.
Fermes tes fondements Copernique je vois,
Mais je suis le chemin plus battu, quant à moi.

   Ailleurs, il évoque les grands fleuves en associant à chacun un personnage illustre, et en se plaçant lui-même sur les bords du Gers, à l'ombre d'un chêne. Dans ses écrits sur la santé, il chante les louanges des produits de la Gascogne, l'ail, l'oignon, l'oie… Tout comme un autre Ducasse, prénommé Alain, qui n'a pas eu à changer de nom pour faire fleurir à Paris la gastronomie gasconne, ni pour devenir monégasque ensuite (semez des Gascons, disait noste Enric, ils poussent partout). Mais revenons à Joseph.

   En 1576, il est entré au service de François de Valois et, après la mort de celui-ci, il se tourne vers Henri de Navarre qu'il connaît déjà depuis longtemps. Il est nommé conseiller et médecin ordinaire du futur roi de France. Après son couronnement, il s'installe à Paris et est nommé médecin ordinaire du roi. Il s'adonne toujours à ses recherches et ses publications, et il est encore pris à partie par la Faculté qui l'accuse de tous les maux. Il répond pied à pied aux attaques et il a des partisans qui défendent ses positions.

   Il meurt en 1609. Cette même année, écrit le redoutable satiriste Guy Patin, il mourut ici un méchant pendard et charlatan, qui en a bien tué pendant sa vie et après sa mort par les malheureux écrits qu’il nous a laissés sous son nom, qu’il a fait faire par d’autres médecins chimistes deçà et delà (…) Il était un grand ivrogne et un franc ignorant.

   Accusé de charlatanisme, d'ivrognerie, et d'avoir fait écrire par d'autres ses propres livres, voilà qui est un peu fort. Nous sommes déjà dans la dégasconisation qui suit la mort d'Henri IV, où se forge le cliché du Gascon vantard, hâbleur, et son accent épouvantable. Il faut savoir que Guy Patin n'avait que 8 ans à la mort de Du Chesne, et qu'il n'a tiré ses arguments que de ses adversaires. La plupart des historiens de la médecine ont rendu justice à l'œuvre de Du Chesne.

   Et quant à ses vertus littéraires, l'érudit Philippe Tamisey de Larroque, au XIXe siècle, trouva ses vers encore plus empoisonnants que ses pilules, mais lui aussi tempéra cette opinion par la suite.

   Allez, on peut encore être fiers de cet illustre méconnu❦

  5 janvier 2017